Éditions Fradet
Reims 


le_poilu_troglodyte_couv%20_7,06.jpg

Le Poilu Troglodyte
Chronique de la vie ordinaire
dans les tranchées
de Champagne
et d’ailleurs en 14-18

par Dominique Fradet










 


Le Poilu Troglodyte
par le docteur Vève

    28 décembre 1914. — Dans ma dernière causerie je m’étais occupé des infiniment petits amis du poilu – de ceux qui, dans leur modestie, restent invisibles mais souvent présents.
    Aujourd’hui, quittant le champ des insectes, je veux m’élever dans l’étude de la zoologie et essayer de vous dépeindre cette nouvelle race – Le Poilu Troglodyte – qui vient de surgir du sol – tout en y restant enfoncé – (vous allez bientôt comprendre) et de vous la présenter sous son véritable aspect – dans sa lumière faite de demi-nuances.
    Ah! quel dommage que mon illustre compatriote, le génial entomologiste Fabre, soit entré dans son glorieux hiver. Seul, dans la belle simplicité de son style imagé de fils de Provence, il eût pu, dans des pages inoubliables, faire passer à la postérité le produit de ses observations sur cette nouvelle race.
    Point n’eut été besoin pour lui de rester des journées penché pour guetter le trou d’un insecte, saisir sa vie – et le voir évoluer dans ses demeures obscures.
    Il n’aurait eu qu’à descendre dans un de ces boyaux de cinq à six kilomètres de longueur (ce qui ne s’était pas encore vu pour un organe d’ordinaire si délicat) et voici ce qu’il aurait vu de la race des Poilus Troglodytes.
    Tandis qu’habitués aux joies de la vie et des affections les Poilus Troglodytes vivaient en paix dans des demeures baignées d’air et de lumière, un jour la France leur demanda de tout abandonner et de vivre sous terre, dans des trous.
    Ils obéirent sans sourciller et cette race qui était d’essence bruyante, tapageuse, noctambule et grande fumeuse fit l’abnégation de toutes ses douces habitudes pour se terrer, muette, silencieuse, disciplinée, et s’adapta rapidement à une vie que l’on croyait jusqu’ici l’apanage des taupes, résultats inattendus des progrès de la civilisation. Les terriers des lapins n’eurent plus de secrets pour eux.
    A étudier les demeures de ces rongeurs, ils en vinrent à aimer les habitants.
J’ai la responsabilité hygiénique de trois mille Poilus Troglodytes et je les visite souvent.
    Leur alimentation est une question qui, entre autres, m’intéresse particulièrement.
    Allaient-ils modifier leur régime, en changeant de milieu, supprimer leur vin, boire de l’eau? que sais-je?
    J’allais peut-être assister à une de ces évolutions des êtres – point de départ d’un nouveau système – et enfoncer Darwin. La réalité est plus simple.
Dans mes pérégrinations, je rencontre parfois quelque Poilu Troglodyte isolé – solitaire – qui semble écrasé par un poids invisible.
    Vu de face, il ressemble à tous les communs de sa race, tout au plus quelques courroies supplémentaires s’ajoutent-elles à celles de sa musette, mais vu de dos, le spectacle prend une ampleur incomparable.
Une carapace formidable, de nuance bleutée, formée de 8-10 bidons (j’en ai compté un jour 18) fait ressembler cet obscur héros à quelque Tarasque équilibriste.
    C’est le tableau réaliste et vécu du «plein de vin».
    Tel est le Poilu Troglodyte qui est de corvée de vin et qui rafle tout ce qu’il peut (en payant) dans les environs pour les camarades qui, eux, sont retenus dans les trous.
    Cette caractéristique s’applique surtout à la Race Poilu Troglodyte – espèce Savoyarde.
    Leur alimentation est des plus variées. En principe, elle doit se composer de «singe», frais ou en conserve, ainsi nommé par eux, parce que c’est du bœuf – n’approfondissons pas; je vous expliquerai cela un jour – mais la réalité est bien différente. Soulevant les marmites, j’y trouve du lapin, des perdrix aux choux, du lièvre, voire même des faisans.
    La chasse est rigoureusement interdite sous peine de conseil de guerre. La race des Poilus Troglodytes ne s’embarrasse pas de semblables préjugés.
J’aurais voulu vivement percer ce mystère pas commode pour un chef Poilu, lorsque le hasard me fit surprendre un jour 3 ou 4 Poilus Troglodytes qui semblaient fort occupés dans un champ. Je m’approchai d’eux et aussitôt je les vis se déployer en tirailleurs.
    — Que faites-vous là? hasardai-je.
    — Monsieur le major, nous sommes la corvée de betteraves, me répondit l’un d’eux.
    Les Poilus Troglodytes ont toujours de ces réponses qui vous terrassent si on n’est pas prévenu et entraîné. Je ne me laissais pas intimider et, poussant plus loin mes recherches documentaires, je découvris des trous énormes, des terrassements de plusieurs mètres cubes de terre, qui au premier abord paraissaient ressembler à une tranchée boche visitée par un petit «fondant» 75.
    J’avais enfin surpris le travail des Poilus Troglodytes à la recherche du lapin.
    Je m’éloignais pensant au fond que c’était peut-être un excellent entraînement pratique et utile pour la confection des tranchées. L’ «utile dulci» des anciens ne me parut jamais plus approprié.
    Toutefois, si la recherche du gibier «à poil» semble l’apanage du Poilu Troglodyte dit «fantassin» ou «mitrailleur», il m’a semblé qu’une autre espèce, le Poilu Troglodyte dit «artilleur», se spécialisait dans la recherche du gibier «à plume».
    Ici on était vraiment en plein mystère, car il est difficile d’attraper au vol, sans fusils, les perdrix et les faisans qui inondent littéralement la région où portent mes observations.
    Lorsqu’un jour on s’aperçut que les fils téléphoniques disparaissaient par endroits. Combien de portions de ces fils ont-elles servi à la confection des lacets? Je n’oserais y répondre. Mais un jour un ordre arriva, d’un grand chef, disant que quiconque toucherait à ces fils passerait devant un conseil de guerre, sérieux (ceux-ci n’ont aucun rapport avec ceux de notre collaborateur G. Sah), et les téléphones marchèrent admirablement à partir de ce jour-là. Il était temps.
    Je recommande le remède à tous les civils qui ont à se plaindre de leur téléphone.
    Ces quelques observations nous permettent, sans hésiter, de dire que cette race des Poilus Troglodytes aime la chasse prohibée, le vin, la bonne chère. Ce qui les distingue peu, en somme, des autres races déjà existantes.
    Certain soir, je rentrais, chargé de notes et de boue, quelques rares obus éclataient encore de ci de là, pour finir la journée. On sentait que les artilleurs, de part et d’autre, désiraient leur soupe.
    Lorsque, sur la Voie Romaine qui conduit à B... (ne vous impressionnez pas sur ce mot, il n’y a que des voies romaines par ici), je rencontrai notre colonel, accompagné par son fidèle major, le capitaine D...r, le parisien si connu.
    — Eh bien, Toubib, toujours à la recherche de l’obus meurtrier, me dit le colonel.
    Il n’avait pas plutôt achevé sa phrase qu’une balle, suivie d’un coup de fusil, partie d’un fourré voisin, siffle à l’oreille de notre colonel. Notre chef adore la chasse, mais pas de servir de point de mire. Son premier geste fut de saluer.
    Le capitaine D...r partit aussitôt du côté où était venu le bruit et nous tombons un peu plus loin sur une escouade de Poilus Troglodytes.
    — Que faites-vous là? dit le colonel.
    — Nous sommes de corvée de bois pour la cuisine, répond l’un d’eux sans broncher.
    Notre colonel, qui en a bien entendu vu d’autres, avise du geste un fusil caché derrière un arbre.
    — Poilus, votre affaire est claire. C’est le conseil de guerre. A qui ce fusil?...
    Silence impressionnant.
    — Puisque personne ne répond, dit le colonel, je prends un Poilu au hasard et il va me suivre au poste.
    Ce qui fut fait.
    Le groupe se met en marche, le colonel en tête. Le capitaine et moi, suivant le prisonnier, marchions silencieusement, car si le colonel est le plus agréable des chefs, nous savions qu’il ne plaisante pas sur la discipline. Et nous voilà reprenant la Voie Romaine, lorsqu’au détour d’un bois, dans un champ bien rasé, une compagnie d’une trentaine de magnifiques perdreaux part sous nos pas, dans un bruissement d’ailes affolant pour un chasseur.
    — Mais tirez donc, nom de nom, dit le colonel en se retournant brusquement vers le Poilu Troglodyte qui marchait lourdement avec son fusil sur l’épaule.
    La scène avait été si rapide que nous nous regardions tous les trois, l’éclat de rire prêt à jaillir.
    Le Poilu Troglodyte, lui, était médusé.
    — Tenez, f... le camp et rapidement, lui fait le colonel et que je ne vous repince plus.
    Le Poilu s’éloigna sans se faire prier et nous pûmes alors donner libre cours à notre joie.
    Docteur ÈVE.

Paru dans Le Poilu du 28 décembre 1914,  cet article signé du docteur "Ève" ("Vève" de son vrai nom) est reproduit in extenso dans Le Poilu Troglodyte, éd Fradet, 2014.










Dernière mise à jour :
25/4/2018