Éditions Fradet
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1911 en Champagne,
chronique d'une révolution
Dominique Fradet


Table des matières

1. À bas la bibine!
2. Roulements de tambour
dans la Vallée.
3. Sabotages en règle.
4. Gloire au champagne!
5. L’Aube se réveille.
6. Les Aubois voient rouge.
7. Tous à Troyes!
8. La colère des Marnais.
9. Un boulevard en flammes.
10. Vision tragique.
11. La Marne sous le choc.
12. L’Aube ne désarme pas.
13. C’était la faute au Sénat.
14. La voiture mystérieuse.
13 x 20,5 cm - 192 pages
29 photos hors-texte



 

Une visite à M. Michel-Lecacheur


Du Champenois
:

Je suis allé hier à Ay dire bonjour à Michel-Lecacheur.

Ses malheurs n'ont en rien altéré sa placidité, non plus que sa belle humeur. Je crois même qu'il a pris un tantinet d'embonpoint.

Comme je lui demandais quelles impressions il avait ressenties au cours de sa captivité, il m'a raconté sa mésaventure judiciaire avec autant de calme et de bonhommie qu'il eût parlé d'une saison à Biarritz.

Bien traité à la maison d'arrêt de Reims où il avait la liberté de caleçonner des pipes et de lire les bouquins de la bibliothèque, il ne paraît pas avoir gardé un trop mauvais souvenir de ses prisons. En tout cas, c'est sans aigreur qu'il parle de son séjour à l'hôtel de la rue Danton.

— Évidemment, dit-il, cela ne vaut pas la liberté ; mais, avec de la philosophie et une conscience calme, on se fait aisèment à son martyre. Parfois, le procureur manifesta quelque mécontentement au sujet de ma table qu'il trouvait trop bien servie. Le fait est que mon restaurateur était un habile homme. Sous prétexte de fraises ou de marinades d'oranges, il trouvait le moyen de vider une bouteille de champagne dans le saladier qui m'était destiné. Des amis m'ont envoyé des boîtes de cigares ; mon avocat, Me Maître, venait fréquemment à la prison ; bref, le temps ne m'aurait pas paru trop long sans la pensée des miens qui se lamentaient sur mon sort et que j'aurais voulu voir plus souvent. A mon arrivée dans la prison de Douai, je trouvai dans ma cellule un énorme paquet de cartes pour les retraites ouvrières. Elles étaient en blanc et l'on comptait sans doute sur moi pour les remplir, car le gardien-chef me dit :

"— Hein ! j'espère que voilà un travail qui vous conviendra".


— C'est vrai, répondis-je, si l'on me donnait à choisir, c'est certainement celui-là que je choisirais.

— Alors, vous êtes content ?

— Oui, mais je le serais bien davantage si vous aviez la bonté de porter ces papiers dans une autre cellule."

— N'avez-vous pas éprouvé parfois la crainte d'être condamné ?

— A vrai dire, je ne craignais pas grand'chose ; mais qui donc peut répondre à l'avance d'un verdict ? Il y a tant de surprises dans les affaires de ce genre !... Savez-vous qu'il s'en est fallu d'une voix que ce malheureux Robert, de Moussy, fut condamné ! D'autre part, j'étais à la merci d'un ou deux faux témoignages. Heureusement, les co-détenus ne se sont pas laissé séduire par les quasi-promesses de liberté et les cigarettes offertes pendant les interrogatoires. "Voyons, mon ami, leur disait-on, avouez que Michel vous a donné l'ordre de faire ceci, de faire cela... Voulez-vous une cigarette ? Voici le paquet : vous devez bien souffrir en prison de la privation de tabac..."

— Vous avez dû passer un fichu quart d'heure pendant le réquisitoire ?

— Oui, mais beaucoup plus d'énervement que d'angoisse. Certes, quand j'ai entendu l'avocat général demander ma tête, ou que, tout au moins, vingt ans de travaux forcés me fussent infligés, je n'ai pu m'empêcher de songer au désespoir de mes parents et de mes amis si une telle sentence était rendue contre moi. Puis, songeant à l'énormité du châtiment demandé, l'espoir m'est venu que les jurés du Nord n'auraient pas la cruauté de suivre l'avocat général en ses conclusions, et cette espérance ne m'a plus quitté jusqu'au moment du verdict. Enfin il fut prononcé, le fameux verdict. J'en fus averti par le capitaine de gendarmerie qui vint à moi dans la salle où j'attendais le moment solennel, et me mit la main sur le cœur. Ayant constaté qu'il battait normalement, il me dit :

"— C'est épatant ! vous n'avez pas d'émotion.

— Pourquoi en aurais-je ?

— Allons, fit-il d'un ton bonhomme, vous êtes acquitté."

— La nouvelle me fit plaisir..., mais franchement je m'y attendais un peu. Je dus, avec tous les acquittés, faire à pied le chemin du Palais à la prison, où devaient être accomplies les formalités de la levée d'écrou. C'étaient trois kilomètres à s'appuyer ! Bah ! pensai-je, cela me servira d'entraînement pour la période d'exercices militaires que je dois accomplir bientôt…

Michel me raconte ensuite l'enthousiasme que provoqua parmi les ouvriers mineurs de Douai le verdict du jury.

Sur le chemin de la prison, à l'aller comme au retour, il rencontra ces braves gens qui voulaient à toute force lui payer des pintes et des péquets.

— Mais, dit-il, j'avais surtout besoin de repos. Pour éviter le bruit autour de moi, je suis arrivé à Ay par un train de nuit, et je suis descendu à contre-voie pour arriver chez moi en passant à travers champs, ce qui n'a pas empêché une douzaine d'amis de me rejoindre pour me témoigner leur joie.

Mais voici que des visiteurs arrivent en foule chez Michel-Lecacheur, qui a déjà reçu plus de cent cartes ou lettres de félicitations.

Discrétement, je prends congé du terrible chef de bande et de sa famille qui goûte enfin, après tant d'épreuves imméritées, un peu de joie et de tranquillité.

Dernier détail : Michel fut acquitté par dix voix contre deux. C'est une belle majorité.



Le Réveil de la Marne,
18 août 1911

1911 en Champagne au fil des jours dans la presse de l'époque