Dominique Fradet



Mis en ligne
le 27/10/2019

Afrine, Son histoire : Un certain Mand
Dominique Fradet

    En Syrie comme dans le reste du monde arabe, elles étaient qualifiées de « frustes », de « farouches », de « perfides ». On disait de ces tribus qui étaient nomades ou semi-nomades, mais qui n’étaient ni arabes ni turques, qu’elles étaient « kurdes » (1). En petit nombre dans un premier temps, en plus grand nombre à partir du Xe siècle, elles seraient descendues des monts Zagros, où se trouvait aux dires du géographe arabe al-Ya‘qûbî le « foyer des Kurdes » (Dâr al-akrâd) (2) , ou de cette région montagneuse, plus à l’ouest, au sud du lac de Van, que les auteurs arabo-musulmans des XIIe et XIIIe siècles avaient coutume d’appeler  « Zozan » (Zûzân) (3), ou encore, s’agissant de la région de Djezireh, « Zozan des Kurdes » (Zûzân al-akrâd) (4).
    C’est ainsi qu’au Moyen Âge un certain Mand serait arrivé en Syrie à la tête d’une troupe de Kurdes et que, s’étant mis au service des sultans ayyoubides, il aurait reçu d’eux en apanage le Kousseir d’Antioche. Se trouvaient dans le secteur des Kurdes yézidis qui allaient se ranger en masse sous sa bannière. Les Kurdes de Djoum et de Kilis en firent autant et, pour finir, les Ayyoubides auraient fait Mand « émir des Kurdes », ce dont, depuis Hama jusqu’à Marache, s’étaient tout de même émus plusieurs cheikhs yézidis, mais, rapporte Chèref-ou’ddin, prince de Bitlis, dans le Chèref-Nameh, ceux-là aussi, Mand «parvint enfin à les soumettre à son autorité en recourant alternativement à la force et la douceur, à la mansuétude et à la rigueur; de sorte que tous les Kourdes de ces parages, en général, présentèrent leur tête au licol de la soumission et de l’obéissance» (5).
    Par la suite, et les Mamelouks ayant succédé au Caire aux Ayyoubides, l’émir Ahmed, — un descendant de Mand — avait refusé de prêter allégeance aux Mamelouks circassiens. A sa mort, les Circassiens n’avaient pas tardé à faire exécuter son fils Habib et ils avaient confié le gouvernement des Kurdes à un cheikh yézidi nommé Izzeddin. Mais Habib avait un frère, Kazim, qui, dès lors, peut-on lire dans le Chèref-Nameh, « se fondant sur son droit héréditaire succèda à son père par la force de son bras. II ramena les Kourdes dans 1'enceinte de son autorité et dans le cercle de sa possession.(6) » De fait, Kazim s’était retranché avec ses tribus dans la montagne de Szahioun et les Circassiens n’avaient pas réussi à l’en déloger.
    Lorsqu’en 1516 les Ottomans se furent emparé du nord de la Syrie, Kazim eut beau faire acte de soumission et se rendre à la suite du sultan Selim à Istanbul avec son fils Djanbolat, qui était alors âgé de douze ans, dans le même temps le cheikh yezidi Izzeddin était allé trouver le mîr-i-mirân d’Alep, Karadja pacha, qui ne s’était pas trop fait prier pour adresser à la Sublime Porte un rapport, dans lequel Kazim était accusé de perfidie et de rébellion. A la suite de quoi, Kazim avait été exécuté, tandis que son fils Djanbolat était conduit au sérail impérial « où il fut admis au nombre des pages du trésor, élevé et soigneusement gardé ». (7)

    A suivre : Djanbolat bey

    © Dominique Fradet, Octobre 2019.

    SOURCES

    AKİS, Metin, « İ. Hakkı Konyalı Armağanına Katkı: Kilis Sancağında Canbolat Oğulları Ailesinin Yönetimi » in Şehirlerin Sevdalısı İbrahim Hakkı Konyalı Armağanı, Selçuk Üniversitesi Matbaası, Konya, 2015.
    CHÈREF-OU’DDINE, Prince de Bidlîs, dans l’Iïâlèt d’Ärzeroûme, Chèref-Nameh ou Fastes de la nation kourde, traduits du persan et commentés par François Bernard Charmoy, tome II, première partie, St-Pétersbourg, 1873.
    JAMES, Boris, « « Le territoire tribal des Kurdes » et l’aire iraqienne (Xe-XIIIe siècles) : Esquisse des recompositions spatiales », in Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 117-118, juillet 2007.
    LESCOT, Roger, Le Kurd Dagh et le mouvement mouroud, 1940.
    VAN BRUINESSEN, Martin, Agha, Shaykh and State. The Social and Political Structures of Kurdistan, New Jersey, Zed Books Ltd, 1992.

    NOTES
    (1) “Medieval arab geographers used the term ‘Kurd’ (in its arabica plural form ‘Accrued’) to denote all nomadic or semi-nomadic tribes that were neither Arab nor Turkish”. Martin Van Bruinessen, op. cit., p. 111.
    (2) al-Ya‘qûbî (? - 897). Cité par Boris James, op. cit., p. 111.
    (3) Yâqût al-Hamawî (Constantinople, 1179 - Alep, 1229) écrit à propos du Zûzân : « C’est une région située au centre des montagnes arméniennes entre Akhlât, l’Azerbaïdjan, le Diyâr Bakr et Mossoul. Ses habitants sont arméniens (ahluhâ arman) ; il y a aussi des groupes kurdes (wa fîhâ tawâ’if min al-akrâd). » Cité par Boris James, op. cit., p. 109.
    (4) Ibn al-Athîr (Cizre, 1160 - Mossoul, 1233). Cité par Boris James, op. cit., p. 110.
    (5) Chèref-ou’ddine, op. cit., p. 67-68
    (6) Ibid., p. 68.
    (7) Ibid., p. 69.







   


 

 


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