Éditions Fradet
Reims


Dernière mise à jour :
14/4/2018

50 ans de vie rémoise
1950-2000

Alain Moyat



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Mai 68 à Reims : imposantes manifestations dans les rues



 



Mai 68 à Reims, les marmites étudiantes et ouvrières en ébullition
par Alain Moyat

    Fin avril 1968. — Les Rémois disent au revoir à Mgr Marty. Le député-maire, Jean Taittinger, veut que «l'autoroute urbaine soit engagée avant 1970». A l'Assemblée nationale, le socialiste Roland Dumas dénonce «l'information totalitaire». Sur leur petit écran télé, ils découvrent en noir et blanc un étudiant rouquin aux yeux bleus. Daniel Cohn-Bendit, chef du «mouvement des enragés», s'agite à la faculté de Nanterre et proclame : «Accepter la culture dispensée par l'université bourgeoise, c'est accepter de se préparer et de participer à l'exploitation capitalistique.» Le message séduit ses potes étudiants qui se réclament de Che Guevara.

    1er mai 1968. Au meeting de la fête du travail à Reims, la CGT et la FEN relaient la contestation parisienne. M. Mention dénonce «la conjugaison indigne des efforts de l'État et des monopoles capitalistiques contre les intérêts de la classe ouvrière.» M. Pierre fustige «la politique démagogique gaulliste qui, en soutenant l'école privée, veut en faire un secteur privilégié qui formera des citoyens dociles.»
    L'octroi, début mai, d'une 4e semaine de congés payés supplémentaire n'a pas l'effet escompté. Ça bouge toujours à Paris. Nanterre est fermé sine die. Les cours sont suspendus à la Sorbonne.

    6 mai : grève des étudiants. L'Association générale des étudiants de Reims (AGER) appelle à la grève avec Alain Guiolet. 80% des étudiants du Collège de droit et des sciences (1600) suivent le mouvement, un millier au Collège littéraire ainsi que ceux de l'enseignement supérieur et des classes prépa. A l'IUT, ils sont plus partagés.
    Pendant ce temps, Jean Taittinger inaugure l'usine rémoise de la Compagnie européenne des thermostats. On se bouscule à l'exposition canine.
    Barricades, lancer de pavés : à Paris, des heurts violents opposent «flics» et étudiants, qui font 250 blessés des deux côtés. Les pavés volent. La police matraque. Les paniers à salade se remplissent.
    En 24 heures, le mouvement étudiant s'amplifie à Reims, grossi par les élèves du Collège de droit, ceux de dentaire et des lycéens. Quinze cent élèves défilent en scandant des «A bas la répression», «Libérez nos camarades», «Liberté d'expression» «Ouvriers avec nous». Nouvelle manifestation le 9 mai avec les syndicats et les Jeunesses communistes au cri de «Peyrefitte démission».

    Méga manif le lundi 13 mai. — Ça chauffe encore un peu plus à Paris. Pendant qu'Anne-Marie Doucet joue les «Jeanne d'Arc», la CGT prépare son 40e congrès et une super manif prévue le 13 mai avec la FEN, la CFDT, FO, l'AGER, etc. Du jamais vu depuis 1953 : plus de 6000 personnes. Lettres en grève, pas de cours, mais des colloques en sciences, en médecine. Piquet de grève à l'IUT. On bosse pourtant en pharmacie, en droit et à l'ESC. Un comité provisoire de lycéens voit le jour.
    Au conseil municipal, Jean Taittinger annonce la création d'un département informatique à l'IUT, la transformation du Collège littéraire en fac de lettres pour 1969 et la construction de deux résidences universitaires pour 300 étudiants.
    15 et 16 mai : le mouvement se poursuit. Il a gagné les lycées et les collèges. Mais certains sont inquiets : «Comment et quand vont se dérouler les examens?» Des voix s'élèvent pour regretter «l'agitation stérile».
    Excepté en sciences, lettres et à l'IUT, le mouvement étudiant s'essouffle.
    Mais les ouvriers vont prendre le relais.

    16 mai : les Docks Rémois lancent les grèves ouvrières. 
Un millier de salariés des Docks Rémois cessent le travail, suivis par ceux des Comptoirs Français. Ils revendiquent pour leurs conditions de travail, la garantie d'emploi, les garanties syndicales, l'abaissement de l'âge de la retraite et une augmentation. Les Arthur-Martin, puis les Remafer les imitent.
    Deux millions de salariés débrayent en France et occupent 150 usines.
    «La réforme, oui. La chienlit, non», déclare le président de Gaulle dans un discours d'anthologie.
Une nouvelle fois, Taittinger fait le point sur l'avancement de l'autoroute. Les participants aux états-généraux de l'enseignement  réunis à Reims réclament «un contrôle permanent des connaissances» et non plus «l'examen guillotine».
    20 mai : un comité intersyndical voit le jour. La SNCF, EDF, les PTT et les transports rejoignent les 17000 grévistes de 80 entreprises. Les versements CAF ne sont plus assurés. Les banques ferment. l'union publie une longue liste d'entreprises en grève : «Une grève dirigée contre le gouvernement et le patronat». On retrouve entre autres : Goulet, Chausson, la PUM, Cisapum, Saprime, Multifil, Reims Aviation, la Société générale de fonderie, Marelli, Goury, Citroën, Rem, Dropsy, les maisons de champagne, etc. Les facs, IUT et classes prépa sont toujours en grève.

    21 mai : 25000 Rémois de 120 entreprises ont cessé le travail. Les piquets de grève sont vigilants.
    C'est la chasse aux victuailles, la course à l'essence (super). Le lait manque. Des commerces du centre ferment. Pomona et les Docks Rémois livrent toutefois les denrées périssables. Du lait est distribué en urgence. Grande première : on diffuse à la télé le débat sur la motion de censure à propos de... la télévision.

    22 mai : drapeaux rouges en tête, sous la pluie, près de 10000 salariés de 140 entreprises défilent. Les étudiants se font discrets. Un comité local de grève appelle les Rémois «à contrôler les hausses excessives de prix».

    l'union interrompt provisoirement la parution de ses feuilletons et romans illustrés à cause des «ruptures désagréables dans les livraisons». A la fac de sciences, des politiques — le Dr Coffin, Maillart, Dachy, Badiou, Tys — rencontrent les étudiants.
Dans le poste, de Gaulle annonce qu'«il faut changer les structures étroites et périmées». Il promet un référendum pour juin. Au cinéma, les Rémois s'informent à l'Empire avec Helga, un film sur l'éducation sexuelle.

    Samedi 25 mai : nouvelle grande manif sous la pluie. Les Rémois doivent se contenter de Gitanes et de tabac gris. Il n'y a plus de Gauloises, ni de Bleues. Quelques vandales en profitent pour abîmer une cinquantaine de voitures : pneus crevés, capotes coupées, bouchons de réservoir volés.
    Rue de Grenelle, à Paris, les négociateurs s'activent. On parle d'avancées : réévaluation du SMIG (à 3 F), augmentation de salaire de 7% en juin, meilleurs droits syndicaux, diminution du temps de travail à 40 heures hebdomadaires, récupération des journées de grève, etc.
    Légère détente : les éboueurs font une tournée de ramassage d'ordures ménagères. Les banques ouvrent un guichet chacune. Les Rémois se précipitent au marché Saint-Thomas.
    Les négociations ouvriers-patrons avancent en commission paritaire.
    Après neuf journées de grève, les cavistes annoncent une reprise du travail. Jean Taittinger lance un appel dans l'union pour dire que la municipalité fait ce qu'elle peut pour régler les problèmes d'intendance (eau, assainissement, ordures ménagères) et que le Bureau d'aide sociale peut procurer des avances aux retraités.
    Il va falloir sortir de la grève.

   
Fin mai 1968 : entre négociations syndicales et bras de fer politique. — Les événements s'accélèrent. L'Assemblée nationale est dissoute. C'est l'épreuve de force politique le vendredi 30 mai. A l'appel du «Comité de défense de la République», plus de dix mille personnes attachées à la Ve République défilent d'un côté de la ville. Des milliers de grévistes qui appellent à un renforcement des piquets de grève défilent de l'autre. Le choc n'a pas lieu. Seulement quelques incidents : quelques drapeaux sont déchirés, quelques pierres et bouteilles sont lancés sur la manifestation de ceux qui refusent «la chienlit».
    Jean Taittinger et Jean Falala cosignent un appel au calme. Ils invitent les salariés à se prononcer sur la reprise «par un vote à bulletin secret». Tandis que l'ancien maire de Reims, Paul Marchandeau, s'éteint à Paris, que Bob Kennedy se fait assassiner, on négocie ferme dans les usines et les bureaux. Et, du 3 au 7 juin, les reprises vont s'opérer crescendo malgré quelques résistances.
    Retardée d'une semaine, la 35e foire de Reims peut ouvrir avec Rika Zaraï qui se blessera légèrement sur la route à Jonchery-sur-Vesle après son concert.

    Derniers soubresauts : le 12 juin, le lycée technique d'État Roosevelt est occupé 30 heures par des grévistes. L'AGER demande une participation des étudiants aux instances délibératives, plaide pour la création de facs de lettres et sciences humaines, chirurgie dentaire, art, éducation physique. Elle demande le report des examens et le sursis pour ceux dont l'échéance arrive en juillet. Un dialogue s'instaure en fac avec des parents. L'AGER annonce une «université d'été» qui «préfigure l'esprit critique».

    Dimanche 26 juin : les Rémois, invités à renouveler leurs représentants à l'Assemblée nationale, montrent que finalement ils n'aiment pas le désordre. La IVe République n'est pas si loin. Les deux candidats de l'Union pour la défense de la République — Jean Taittinger opposé à René Tys, Paulette Billa, Marcel David et Jean Falala opposé à Michel Delaître, Jean Vancraeyenest, René Maillard et Jean-Marie Bouvier — sont élus députés.

    l'union augmente comme ses confrères. Il passe de 0,40 F à 0,50 F. Le 8 juillet 1968, le Collège littéraire deviendra officiellement faculté des lettres, le collège de droit et de sciences : faculté aussi à part entière.

    Extrait de 50 ans de vie rémoise : 1950-2000 d'Alain Moyat. © Éditions Fradet, 2000, 2006. Tous droits réservés.




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Dans
l'union du 21 mai 1968,
la liste impressionnante
de toutes les entreprises
en grève est donnée.




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Des usines sont occupées.




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Piquets de grève
chez Goulet-Turpin...





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.... et devant la Sarlino.






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C'était à Reims, le 30 mai 1968...
Le conflit s'essoufle. Très discret durant les événements, Jean  Taittinger prendra la tête du Comité de défense de la République qui donne de la voix ce jour-là. En examinant la photo de près, on s'aperçoit qu'on l'a retouchée pour faire s'ouvrir tout grands les gosiers entonnant la Marseillaise! Photo l'union.