Éditions Fradet
Reims 
 


Dernière mise à jour :
14/4/2018

Reims 1900-2000
Un siècle d'événements

par Daniel Pellus













 



Mai 68 à Reims,  le mois des grèves et des manifs
par Daniel Pellus

   A Reims, le traditionnel meeting du 1er mai 68 a lieu sans incident. Les jours suivants, on suit de loin les événements qui commencent à agiter les milieux étudiants de la capitale, la manifestation des «enragés» de Nanterre menée par un étudiant rouquin aux yeux bleus qui va devenir  célèbre : Cohn-Bendit. L’effervescence gagne bientôt le Quartier Latin, où la police fait évacuer la Sorbonne et où éclatent les premiers incidents. Le 6 mai, les violences tournent à l’émeute : barricades, pavés, grenades lacrymogènes, voitures renversées, grilles arrachées. On compte plus de 250 blessés chez les étudiants et dans les forces de l’ordre.
    Le mouvement étudiant gagne aussitôt la province. Un mot d’ordre de grève lancé sur le plan national par l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) est largement suivi à Reims et affecte surtout les lettres, les sciences et l’enseignement technique supérieur. 1500 étudiants défilent en ville aux cris de A bas la répression! Liberté d’expression! Les ouvriers avec nous! et quelques autres slogans moins respectueux. La manifestation se déroule dans le calme.
    La grève des cours devait durer deux jours, mais elle est prolongée. Le 9 mai, les étudiants descendent à nouveau dans la rue pour réaffirmer leur solidarité avec leurs camarades parisiens. L’AGER (Association générale des étudiants de Reims) réclame par la voix d’Alain Guiolet l’ouverture d’un dialogue sur la réforme de l’université. Un nouveau cortège, hérissé de banderoles et de pancartes avec les mêmes slogans et Peyrefitte démission! en plus..., sillonne la ville et se termine par un sit-in devant le Grand Théâtre. Des représentants de la FEN, de la CFDT, de la CGT et des Jeunesses communistes se sont joints au cortège. Ce qui marque un tournant dans les événements. Les syndicats, qui jusque-là gardaient leurs distances, semblaient même, pour certains, considérer le mouvement étudiant comme une manifestation de petits-bourgeois et de fils à papa, entrent brusquement dans la danse et annoncent une grève générale pour le 13 mai.
    Ce jour-là, ouvriers et étudiants, renforcés par les lycéens, défilent en ville avec de nouveaux slogans sur les banderoles : Ouvriers, enseignants, étudiants : citoyens responsables, Contre une université de classe, pour une université au service du peuple. Ils sont 10000 selon les organisateurs, 6000 selon les services officiels.
    A partir du 16 mai, les débrayages vont se succéder. Les premiers touchent l’usine Arthur Martin, Chausson, les Docks Rémois et les Comptoirs Français. Ce mouvement est destiné à appuyer les revendications en cours : augmentation des salaires, primes de vacances et de fin d’année... Le mouvement s’amplifie rapidement, avec des débrayages chez Goulet Turpin, dans les transports urbains, chez les cheminots. C’est reparti comme en 1936. Le 20 mai, Reims est paralysé par la grève. 17000 personnes ont cessé le travail. Ils seront 25000 le 23 mai. Cent cinquante entreprises sont touchées et 18 occupées. Les partis s’en mêlent. Dans un amphithéâtre archicomble de la faculté des sciences, des représentants du Parti communiste, de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS), du Centre démocrate, du PSU et de la Jeunesse communiste révolutionnaire participent à un large débat avec les étudiants.
    Le vaste mouvement engagé le 20 mai est entré dans la catégorie des grandes luttes revendicatives de l’histoire locale. Le 26 mai, après une semaine de grève, une nouvelle manifestation est organisée place de l’Hôtel-de-Ville, sous une pluie diluvienne, pour protester contre le discours du général de Gaulle proposant un référendum. Les jours suivants, les étudiants des facultés organisent des colloques, et des négociations ouvriers-patrons s’engagent dans certains secteurs au cours de commissions paritaires. Un début de pénurie se fait sentir. On commence à stocker des victuailles. C’est la course à l’essence... et aux cigarettes. Seul le lait est distribué en urgence. Le maire, très discret jusqu’à présent, lance un appel : «Devant la situation actuelle, la municipalité, consciente de ses devoirs et de ses responsabilités, n’a cessé depuis une semaine de régler tous les problèmes d’urgence, de sécurité, d’hygiène et de salubrité. Elle pense que sa tâche essentielle consiste à se tenir en permanence à la disposition de tous les Rémois...»
    Le 30 mai, première réaction à ce que le général de Gaulle a appelé la «chienlit» : à l’appel du Comité de défense de la République, des milliers de Rémois — entre 15 et 20000 selon les services officiels —descendent à leur tour dans la rue pour proclamer leur attachement à la Ve République... et au drapeau tricolore. Jamais on n’a vu en effet, depuis la libération de Reims, une telle floraison de bleu, blanc, rouge. Jean Taittinger et ses adjoints, ceints de leur écharpe, prennent la tête du cortège qui va traverser la ville en chantant La Marseillaise et en scandant des slogans : La France aux Français, Libérez la Sorbonne, Le communisme ne passera pas... Quelques échauffourées vont opposer des groupes de grévistes et les manifestants gaullistes près de l’hôtel de ville et boulevard Foch. Des pierres et des bouteilles sont jetées sur le cortège, quelques drapeaux sont mis en pièces. La police intervient. Début juin, la tendance à la reprise du travail s’affirme. Les magasins rouvrent leurs portes. Le 4 juin, la reprise est générale dans l’alimentation, le textile, le champagne, les banques, à l’EDF et dans les transports urbains. Seules quelques résistances persistent dans plusieurs entreprises, dans la métallurgie, chez les enseignants et les cheminots. Le 15 juin, tout est rentré dans l’ordre.
    La fête est finie. On fait le bilan. Les accords de Grenelle ont apporté quelques améliorations aux salariés. Les étudiants et les lycéens, eux, pensent aux examens dans des facultés et des lycées où rien ne sera plus comme avant. On pense aussi aux vacances. Et on entre en période électorale.

    Extrait de Reims 1900-2000 - Un siècle d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2001, 2005. Tous droits réservés.







C'était à Reims, en mai 1968,
à l'heure des manifestations.
Ici devant la sous-préfecture.
 Photo Daniel Blondy.


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Mai 68 : Reims à l'heure
des manifs.



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Mai 68 à Reims :
place Drouet d'Erlon.