Éditions Fradet
Reims


Dernière mise à jour :
20/4/2018

Reims 1900-2000
Un siècle d'événements

Daniel Pellus





Mai 68 à Reims

   1er mai... A Reims, le traditionnel meeting du 1er mai 68 a lieu sans incident. Les jours suivants, on suit de loin les événements qui commencent à agiter les milieux étudiants de la capitale, la manifestation des «enragés» de Nanterre menée par un étudiant rouquin aux yeux bleus qui va devenir  célèbre : Cohn-Bendit. L’effervescence gagne bientôt le Quartier Latin, où la police fait évacuer la Sorbonne et où éclatent les premiers incidents. Le 6 mai, les violences tournent à l’émeute : barricades, pavés, grenades lacrymogènes, voitures renversées, grilles arrachées. On compte plus de 250 blessés chez les étudiants et dans les forces de l’ordre.
    Le mouvement étudiant gagne aussitôt la provinc
e. Un mot d’ordre de grève lancé sur le plan national par l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) est largement suivi à Reims et affecte surtout les lettres, les sciences et l’enseignement technique supérieur. 1500 étudiants défilent en ville aux cris de A bas la répression! Liberté d’expression! Les ouvriers avec nous! et quelques autres slogans moins respectueux. La manifestation se déroule dans le calme. La grève des cours devait durer deux jours, mais elle est prolongée.
    Le 9 mai, les étudiants descendent à nouveau dans la rue pour réaffirmer leur solidarité avec leurs camarades parisiens. L’AGER (Association générale des étudiants de Reims) réclame par la voix d’Alain Guiolet l’ouverture d’un dialogue sur la réforme de l’université. Un nouveau cortège, hérissé de banderoles et de pancartes avec les mêmes slogans et Peyrefitte démission! en plus..., sillonne la ville et se termine par un sit-in devant le Grand Théâtre. Des représentants de la FEN, de la CFDT, de la CGT et des Jeunesses communistes se sont joints au cortège. Ce qui marque un tournant dans les événements. Les syndicats, qui jusque-là gardaient leurs distances, semblaient même, pour certains, considérer le mouvement étudiant comme une manifestation de petits-bourgeois et de fils à papa, entrent brusquement dans la danse et annoncent une grève générale pour le 13 mai.
    13 mai... Ce jour-là, ouvriers et étudiants, renforcés par les lycéens, défilent en ville avec de nouveaux slogans sur les banderoles : Ouvriers, enseignants, étudiants : citoyens responsables, Contre une université de classe, pour une université au service du peuple. Ils sont 10000 selon les organisateurs, 6000 selon les services officiels.

    Extrait de Reims 1900-2000 - Un siècle d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2001, 2005 pour la 2e édition. Tous droits réservés.


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C'était à Reims, en mai 1968,
à l'heure des manifestations.





Ici devant la sous-préfecture.
 Photo Daniel Blondy.






50 ans de vie rémoise
1950-2000

Alain Moyat





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Mai 68 à Reims : piquets
de grève chez Goulet-Turpin.




    15 et 16 mai : le mouvement se poursuit. Il a gagné les lycées et les collèges. Mais certains sont inquiets : «Comment et quand vont se dérouler les examens?» Des voix s'élèvent pour regretter «l'agitation stérile». Excepté en sciences, lettres et à l'IUT, le mouvement étudiant s'essouffle. Mais les ouvriers vont prendre le relais.
   Jeudi 16 mai 1968. — Un millier de salariés des Docks Rémois cesse le travail, suivis par ceux des Comptoirs Français. Ils revendiquent pour leurs conditions de travail, la garantie d'emploi, les garanties syndicales, l'abaissement de l'âge de la retraite et une augmentation. Les Arthur-Martin, puis les Remafer les imitent.
    Deux millions de salariés débrayent en France et occupent 150 usines.
    «La réforme, oui. La chienlit, non», déclare le président de Gaulle dans un discours d'anthologie.
    Une nouvelle fois, Taittinger fait le point sur l'avancement de l'autoroute. Les participants aux états-généraux de l'enseignement  réunis à Reims réclament «un contrôle permanent des connaissances» et non plus «l'examen guillotine».
    20 mai : un comité intersyndical voit le jour. La SNCF, EDF, les PTT et les transports rejoignent les 17000 grévistes de 80 entreprises. Les versements CAF ne sont plus assurés. Les banques ferment. l'union publie une longue liste d'entreprises en grève : «Une grève dirigée contre le gouvernement et le patronat». On retrouve entre autres : Goulet, Chausson, la PUM, Cisapum, Saprime, Multifil, Reims Aviation, la Société générale de fonderie, Marelli, Goury, Citroën, Rem, Dropsy, les maisons de champagne, etc. Les facs, IUT et classes prépa sont toujours en grève.
    21 mai : 25000 Rémois de 120 entreprises ont cessé le travail. Les piquets de grève sont vigilants.

C'est la chasse aux victuailles, la course à l'essence (super). Le lait manque. Des commerces du centre ferment. Pomona et les Docks Rémois livrent toutefois les denrées périssables. Du lait est distribué en urgence. Grande première : on diffuse à la télé le débat sur la motion de censure à propos de... la télévision.
    22 mai : drapeaux rouges en tête, sous la pluie, près de 10000 salariés de 140 entreprises défilent. Les étudiants se font discrets. Un comité local de grève appelle les Rémois «à contrôler les hausses excessives de prix».
    l'union interrompt provisoirement la parution de ses feuilletons et romans illustrés à cause des «ruptures désagréables dans les livraisons». A la fac de sciences, des politiques — le Dr Coffin, Maillart, Dachy, Badiou, Tys — rencontrent les étudiants.
    Dans le poste, de Gaulle annonce qu'«il faut changer les structures étroites et périmées». Il promet un référendum pour juin. Au cinéma, les Rémois s'informent à l'Empire avec Helga, un film sur l'éducation sexuelle.
l'éducation sexuelle.
    Samedi 25 mai : nouvelle grande manif sous la pluie. Les Rémois doivent se contenter de Gitanes et de tabac gris. Il n'y a plus de Gauloises, ni de Bleues. Quelques vandales en profitent pour abîmer une cinquantaine de voitures : pneus crevés, capotes coupées, bouchons de réservoir volés.
    Rue de Grenelle, à Paris, les négociateurs s'activent. On parle d'avancées : réévaluation du SMIG (à 3 F), augmentation de salaire de 7% en juin, meilleurs droits syndicaux, diminution du temps de travail à 40 heures hebdomadaires, récupération des journées de grève, etc.

Rue de Grenelle, à Paris, les négociateurs s'activent. On parle d'avancées : réévaluation du SMIG (à 3 F), augmentation de salaire de 7% en juin, meilleurs droits syndicaux, diminution du temps de travail à 40 heures hebdomadaires, récupération des journées de grève, etc.
    Légère détente : les éboueurs font une tournée de ramassage d'ordures ménagères. Les banques ouvrent un guichet chacune. Les Rémois se précipitent au marché Saint-Thomas.
Les négociations ouvriers-patrons avancent en commission paritaire. Après neuf journées de grève, les cavistes annoncent une reprise du travail. Jean Taittinger lance un appel dans l'union pour dire que la municipalité fait ce qu'elle peut pour régler les problèmes d'intendance (eau, assainissement, ordures ménagères) et que le Bureau d'aide sociale peut procurer des avances aux retraités.
    Il va falloir sortir de la grève.

    Extrait de 50 ans de vie rémoise : 1950-2000 d'Alain Moyat. © Éditions Fradet, 2000, 2006 pour la 2e édition. Tous droits réservés.

1968_21_mai_68_reims_moyat.jpg
Dans l'union du 21 mai 1968,
la liste impressionnante
de toutes les entreprises
en grève est donnée.



1968_mai_68_reims_moyat_10.jpg
... et devant la Sarlino.





1968_reims_mai_68_photo_l_union.jpg

C'était à Reims, le 30 mai 1968...
Le conflit s'essoufle. Très discret durant
les événements, Jean  Taittinger
prendra la tête du Comité de défense
de la République qui donne de la voix
ce jour-là. En examinant la photo
de près, on s'aperçoit qu'on l'a
retouchée pour faire s'ouvrir
tout grands les gosiers entonnant
la Marseillaise! Photo l'union.





    Le 30 mai, première réaction à ce que le général de Gaulle a appelé la «chienlit» : à l’appel du Comité de défense de la République, des milliers de Rémois — entre 15 et 20000 selon les services officiels —descendent à leur tour dans la rue pour proclamer leur attachement à la Ve République... et au drapeau tricolore. Jamais on n’a vu en effet, depuis la libération de Reims, une telle floraison de bleu, blanc, rouge. Jean Taittinger et ses adjoints, ceints de leur écharpe, prennent la tête du cortège qui va traverser la ville en chantant La Marseillaise et en scandant des slogans : La France aux Français, Libérez la Sorbonne, Le communisme ne passera pas... Quelques échauffourées vont opposer des groupes de grévistes et les manifestants gaullistes près de l’hôtel de ville et boulevard Foch. Des pierres et des bouteilles sont jetées sur le cortège, quelques drapeaux sont mis en pièces. La police intervient. Début juin, la tendance à la reprise du travail s’affirme. Les magasins rouvrent leurs portes. Le 4 juin, la reprise est générale dans l’alimentation, le textile, le champagne, les banques, à l’EDF et dans les transports urbains. Seules quelques résistances persistent dans plusieurs entreprises, dans la métallurgie, chez les enseignants et les cheminots. Le 15 juin, tout est rentré dans l’ordre.
    La fête est finie. On fait le bilan. Les accords de Grenelle ont apporté quelques améliorations aux salariés. Les étudiants et les lycéens, eux, pensent aux examens dans des facultés et des lycées où rien ne sera plus comme avant. On pense aussi aux vacances. Et on entre en période électorale.

    Extrait de Reims 1900-2000 - Un siècle d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2001, 2005. Tous droits réservés.