Éditions Fradet
Reims 

 

Dernière mise à jour :
27/7/2017

1911 en Champagne,
chronique d'une révolution
Dominique Fradet



 

 

 

Paul Bolo en Champagne

    C'était, entre autres péripéties, le fait du phylloxéra, du mildiou, de la cochylis, des orages. La récolte de 1908 avait été mauvaise, celle de 1909 plus que médiocre, celle de 1910 était pratiquement nulle. Nombreux étaient ceux qui en étaient réduits à hypothéquer leurs terres, ceux qui connaissaient la misère. Dans la Petite Marne surtout. Alors même que les ventes de champagne explosaient, que les négociants prospéraient au vu et au su de tous. Pire, tandis qu’on manquait cruellement de raisins en Champagne, c'était le spectacle de tous ces vins étrangers – des vins du Midi, de la Moselle, des Charentes, d’Algérie, entre autres – qui arrivaient par wagons entiers en gare d'Épernay, de Damery, etc. Autrement dit : la fraude. [...]

    Cependant, à Paris, on commençait à bouger. Une délégation de la Fédération était reçue le 14 novembre par Aristide Briand, président du Conseil, ministre de l’Intérieur et des Cultes, en même temps qu’André Chapron, préfet de la Marne, qu’Ernest Monfeuillard et Ernest Vallé, sénateurs, Adhémar Péchadre, député d'Épernay, Me Paris, avocat conseil de la Fédération, et Paul Bolo, président de la Confédération générale agricole. Les représentants des vignerons étaient revenus de Paris pleins de confiance. Bolo notamment leur avait dit qu'ils pouvaient compter sur son appui, lui qui avait déclaré récemment : «Nous allons joyeusement partir en battue… en battue contre les fraudeurs. Ce sera entre eux et nous une guerre sans trêve et sans merci 1.» [...]

   Le 17 janvier 1911, dans l'après-midi, ce fut l’alerte générale dans la Vallée : on sonnait le tocsin à Damery, le clairon résonnait à Venteuil, des fusées paragrêles partaient d'un peu partout. [...]

    En ce 19 janvier, André Chapron, qui avait devisé le matin avec M. Népoty et le général Nussard sur les mesures à prendre pour assurer la protection d'Épernay, décidait d'accompagner Paul Bolo à Venteuil. Le président de la Confédération générale agricole devait y retrouver les délégués de dix-huit communes viticoles. Les deux hommes arrivèrent sur place vers deux heures et demie. Paul Bolo fit comprendre aux délégués qu’il userait de toute son influence pour faire adopter les mesures complémentaires, mais que, dans l’immédiat, les actes de sabotage devaient cesser. «Seulement, ajoutait-il, ce ne sont pas des paroles que je vous demande, j'exige de vous un engagement formel, revêtu de votre signature. Vous vous engagerez à ne plus vous livrer à aucun acte de sabotage, et comme vous vous engagerez au nom des communes qui vous ont désignés comme leurs représentants auprès du bureau fédéral, vous serez tenus pour responsables de toutes les violences qui pourraient se commettre désormais 2! » Paul Bolo avait su les convaincre. Les délégués lui donnèrent leurs signatures.


1911_19_janvier_bolo_venteuil.jpg

Le 19 janvier 1911, à Venteuil : Emile Moreau harangue
la foule en présence de Paul Bolo
(devant lui, en contrebas, sur la photo).

      Au dehors, ils étaient près de deux mille à être venus aux nouvelles. Juché sur un parapet, Émile Moreau leur demandait :
— Êtes-vous prêts à croire aux promesses qu'on va vous faire?
— Non! répondirent les vignerons.
— Allez-vous vous laisser leurrer une fois de plus?
— Non!
    Arriva Paul Bolo qui s’écria :
— Vignerons! J'exige que vous arrêtiez vos manifestations. Le moment venu, si c'est nécessaire, je viendrai me mettre à votre tête.
    On porta Bolo en triomphe tandis que le préfet annonçait :
— Je tiens à m'entretenir avec les vignerons. Je vais les recevoir à la mairie.
— Vive le préfet! s’écria-t-on
3. [...]

    Le 10 février, le projet de loi était voté au Sénat. Le lendemain, la loi était promulguée. Les troupes quittèrent le vignoble. On fit la fête, celle «de la délimitation», à Monthelon, Reuil, Saint-Martin-d'Ablois, Oger, Chouilly, Cumières, Vinay, Moussy, Mareuil-le-Port, Trépail. À Dizy, tandis que la manifestation prenait fin, quelqu'un cria «À Champillon! » et ils furent trois cents à monter à Champillon où leur fut offert un vin d'honneur.
    À Damery, on exultait. Le 19 février, ce n’était partout que drapeaux aux fenêtres, sapins ornés de fleurs, guirlandes, arcs-de triomphe, banderoles sur lesquels on pouvait lire : «Honneur à la Fédération!», «Honneur à nos élus», «Que l'avenir soit meilleur!», «Vive Bolo!», «Gloire au vrai champagne!» [...]

   Au fait, qui était Bolo? «D'où vient cet homme, ce rédempteur de la Champagne? s’interrogeait à l’époque L’Observateur. Ne serait-ce pas un envoyé du Préfet ou du Ministère de l'Intérieur ? Il n'est pas vigneron, encore moins champenois! Alors! Voudrait-il jouer au Marcelin Albert, qui, lui, avait au moins le mérite d'être né vigneron? M. Bolo a donné sa parole au Préfet que les vignerons resteraient calmes. À quel titre? Quels intérêts représente-t-il? D'où vient-il? Que fait-il? Que veut-il? Il n'y avait qu'un agent du gouvernement pour employer la tactique du citoyen Bolo et jusqu'à preuve du contraire nous le considérons comme tel 4

    Paul Bolo était né à Marseille. Il avait quarante-quatre ans à l’époque. Grand, élégant, charmeur, il était riche depuis qu'il avait épousé, en 1905, la jeune et jolie veuve d'un riche négociant bordelais, feu Fernand Muller. Les Bolo menaient grand train à Paris, avaient trois automobiles dans leur garage, un minimum de sept chevaux dans leurs écuries. Rue de Phalsbourg, ils tenaient table ouverte. Tout le gratin de la République s'y pressait : ambassadeurs, généraux, préfets, hauts fonctionnaires, financiers, hauts magistrats, sénateurs, députés, ministres, présidents du Conseil. Quand il n'était pas à Paris ou à Biarritz, où le couple avait une villa, Bolo était en Suisse, en Espagne, au Vénézuela, en Colombie, à Cuba, occupé à créer des banques d'État dans les républiques sud-américaines, à truster les émeraudes. «Nous avons joué au bac, dîné partout, nous avons dîné avec des rois sur des estrades, soulevé le Vatican contre le Pape, révolutionné Cuba et la Colombie» 5, s'amusera plus tard un des gérants de la banque Périer qui était souvent du voyage.

    Celui dont on disait en Champagne qu’il avait «le bras long» avait fondé en 1907 la Société universelle de la Croix-Blanche à Genève. L’intéressé se félicitera par la suite d’avoir «résolument abordé le travail formidable de fixer les règles de l'aliment pur. Et, dès notre premier Congrès qui se tint à Genève en 1908, nous eûmes la joie de voir la plupart de nos définitions faire jurisprudence. Un grand nombre de tribunaux s'en servent depuis lors comme d'une arme impitoyable contre les saboteurs de la santé publique 6.» Depuis peu, Paul Bolo était également président de la Confédération générale agricole à laquelle était affiliée la Fédération des syndicats de la Champagne viticole. La C.G.A. avait, elle aussi, pour mission de veiller à une bonne application des lois sur la répression des fraudes et la protection de l'aliment pur.

    Bolo était passé en Champagne comme en coup de vent, disparaissant du paysage aussi soudainement qu'il y était apparu. Il devait refaire parler de lui, quand, au cours de la Première Guerre mondiale, «l'affaire Bolo Pacha» comme on disait – car entre-temps il avait été fait «pacha» par le khédive d'Égypte – fit la une des journaux. Début 1916, en effet, Bolo avait financé l'acquisition par Charles Humbert du Journal, un quotidien conservateur et nationaliste. Il sera soupçonné en 1917 d'avoir réalisé cette opération pour, le moment venu, faire épouser au Journal la cause d’une paix séparée avec l’Allemagne et, partant, faire basculer l'opinion dans ce sens. Mais là où la chose devenait franchement scabreuse, c'est qu'on le soupçonnera d'avoir réalisé cette opération avec de l'argent allemand. Convaincu d'intelligence avec l'ennemi, Bolo sera condamné à mort le 14 février 1918 et fusillé le 17 avril suivant.

    S'agissant du passé, l'enquête menée par le capitaine Bourchardon avait révélé qu'à ses débuts, malheureux en affaires, Paul Bolo avait eu plus de succès avec les femmes «qu'il abandonnait froidement, que ce soit en Espagne ou à Buenos-Aires, après avoir englouti dot ou économies», écrira Jean Nollevalle dans La Champagne Viticole. Des «fautes de jeunesse 7» que l'accusé disait regretter lors de son procès. On avait découvert en outre que Bolo était bigame. En effet il était déjà marié quand il avait épousé madame veuve Muller.

    Dès qu'elle avait eu connaissance de l'affaire, la presse française avait déclenché contre Bolo une campagne d'une grande violence. On disait par exemple qu'il était un agitateur né, que la responsabilité des troubles en Champagne quelques années auparavant lui incombait, qu’il représentait en Champagne les intérêts des maisons allemandes, etc. Cependant, lors du procès, Pierre Ajam, député de la Sarthe, devait déclarer qu’à son avis, dans les événements de Champagne, le rôle de Bolo avait été parfaitement correct : «Le fait, affirmait-il, que Bolo aurait, dans cette affaire, défendu les intérêts d'une maison allemande, ne peut constituer qu'un racontar 8

    (1) La Champagne Viticole, juillet 1910.
    (2) Le Réveil de la Marne, 21 janvier 1911.
    (3) Ibid..

    (4) L'Observateur de Paris, 8-12 février 1911. Arch. dép. Marne, 155 M 7.
    (5) «L’affaire Bolo-Porchère-Cavallini» dans Les Procès de Trahison, numéro 1, 2 mars 1918. Compte rendu des débats judiciaires d'après la sténographie.
    (6) La Champagne Viticole, juillet 1910.
    (7) «L’affaire Bolo-Porchère-Cavallini», op. cit.
    (8) «L’affaire Bolo-Porchère-Cavallini», op. cit.

    Extraits de : Dominique Fradet, 1911 en Champagne, chronique d'une révolution. © Éditions Fradet, Reims, 2011. Tous droits réservés.

 


A PARAÎTRE
(fin 2017 - début 2018)

L'Affaire Bolo pacha
1914-1918
par Dominique Fradet

BONNES FEUILLES
Qui était donc Bolo Pacha ?
Un homme heureux de vivre

A suivre


Contact avec l'auteur :
dominiquefradet@wanadoo.fr