Éditions Fradet
Reims 

Dernière mise à jour :
13/5/2018
 

Dominique fradet - La Montagne Kurde 
La Montagne Kurde

Commandez
La Montagne Kurde

en ligne :
amazon.fr

fnac.com
ou
auprès de l'éditeur





Seydo Diko
pa
r Dominique Fradet

    Autrefois quatre grandes tribus se partageaient le territoire du Kurd Dagh : les Biyan au nord, les Cheiqaq à l’est, les Cheikhan à l’ouest et les Amkan au milieu. En tant que chef des Amkan, Sido Diko exerçait son autorité sur une quarantaine de villages. À l’arrivée des Français, au lendemain de la Première Guerre mondiale, les Cheiqaq se soumirent aussitôt. À la tête des Biyan, Kor Rachid pesa le pour et le contre et finit par se rallier au nouveau régime. Les Cheikhan en firent autant. Seuls les Amkan de Seydo Diko continuaient à manifester une certaine hostilité à l’égard de l’occupant, multipliant les escarmouches dans le djebel.

    Un jour, on rapporta à Seydo
Diko qu’un train avait quitté Beyrouth quelques heures auparavant avec un chargement d’armes destiné aux troupes françaises d’occupation en Turquie. Au nord d’Alep, la voie ferrée, celle du Bagdad, le conduirait immanquablement dans le défilé de Galitéra. Le chef des Amkan alla s’y poster avec une cinquantaine d’hommes. Il avait aussi à ses côtés son fils Habache. Quand le convoi se présenta, il le prit d’assaut et s’empara des armes. À un gradé qu’il avait fait prisonnier et qui n’entendait manifestement rien à la langue kurde, il ne put s’empêcher de faire part de sa surprise : «Tu es un officier! Tu es grand! Comment se fait-il que tu ne parles pas le kurde?»...

*
*   *

    Le chemin de fer de Bagdad... Le projet, grandiose, avait germé dans la tête du sultan Abdul Hamid II à la fin du XIXe siècle. Il s’agissait de relier par le rail Istanbul à Bagdad et plus largement l’Anatolie à la Syrie et à la Mésopotamie. Mais sa réalisation, sous la conduite des Allemands, s’était heurtée à de nombreuses difficultés, financières entre autres. En 1914, seul le tronçon Haydarpacha-Pozanti était achevé. Au-delà, la ligne était interrompue à deux reprises, dans le Taurus d’abord, dans l’Amanus ensuite (1).
    En novembre 1914, il y avait foule en gare d'Haydarpacha pour assister au départ en grande pompe de Djemal Pacha, l'un des trois hommes les plus puissants de l'Empire ottoman, appelé à prendre le commandement de la 4e armée, en Syrie. Cependant, à la tête d’une expédition dans les déserts du Sinaï, Djemal Pacha s’y enlisera lamentablement, échouant à forcer le canal de Suez, convaincu dès lors que le désert, sans chemin de fer, restait infranchissable.
    Les Allemands entreprirent sans plus tarder de percer des tunnels dans le Taurus et l’Amanus. Dans le courant de l’année 1915, Djemal Pacha se rendit plusieurs fois au nord d’Alep pour se rendre compte par lui-même de l’avancement des travaux. Il avait hâte de voir s'achever la voie ferrée qui lui permettrait d'acheminer en Syrie les troupes et le matériel dont il avait besoin pour la nouvelle expédition qu’il envisageait. Par la suite, la ligne sera utilisée par les Français quand ils s’installeront dans la région.
    Affecté en 1929 comme chef des 2e et 3e bureaux de l’état-major du général commandant supérieur des troupes au Levant, Charles de Gaulle dira de cette voie ferrée qui reliait Pozanti à Alep et à Djérablous qu’elle offrait au lendemain de la Première Guerre mondiale «une bonne ligne de communication et de rocade», notant cependant que «sa longueur de 500 kilomètres, et les nombreux ouvrages d’art qu’elle présente dans la traversée du Giaour-Dagh et du Kurd-Dagh la rendent très vulnérable» (2).

*
*   *

    En tout cas le coup de main de Galitéra avait valu à son auteur d’être condamné à mort par contumace. Le chef de la tribu Biyan, Kor Rachid, qui entretenait de bons rapports avec les Français, imagina de leur livrer Seydo Diko. Il réussit à convaincre le chef des Amkan de l’accompagner à Azaz. «Là, lui expliqua-t-il, nous irons voir le commandant et nous essayerons d’obtenir ta grâce.»
    Les deux hommes se rendirent à Azaz. Ils se trouvaient maintenant dans la cour de la garnison. Kor Rachid pria son compagnon de l’y attendre un moment, pénétra seul chez le commandant et en ressortit l’air sombre.
    — Ils vont nous tuer tous les deux, glissa-t-il à
Seydo Diko. Nous devons nous enfuir.
    En réalité c’était une ruse.
    — Je ne suis pas dans ma montagne, rétorqua le chef des Amkan. Je suis dans la cour du commandant. Il y a beaucoup d’hommes ici. Comment m’enfuirais-je? Et pourquoi m’enfuirais-je? Je suis là pour que les Français m’accordent leur pardon, pour obtenir qu’ils ne bombardent pas mon village et qu’ils ne tuent pas nos femmes. Je suis là pour l’honneur de ma famille. Qu’est-ce que je gagnerais à m’enfuir?
   
Seydo Diko alla trouver le commandant :
    — C’est moi qui ai pris d’assaut votre train à Galitéra, reconnut-t-il, moi encore qui ai tué beaucoup de vos hommes dans la vallée du Chiyé. Maintenant je suis chez toi. A toi de décider de mon sort.
    Le commandant observait son interlocuteur avec intérêt.
    — Puisque c’est toi, Seydo agha, qui es venu nous voir de ton propre chef, tu as notre pardon, finit-il par dire.
    Et, comme le chef des Amkan s’apprêtait à rentrer chez lui, il ajouta :
    — Pourquoi veux-tu retourner dans ton village? Reste avec nous à Azaz! Je te donnerai une grande maison et je ferai de tes fils des officiers dans l’armée française.
   
Seydo Diko déclina l’offre :
    — Commandant, je préfère retourner dans mon village, plaida-t-il. Je suis un paysan. J’y ai une famille, des terres.
   
Seydo Diko aimait beaucoup les animaux, surtout les chevaux qui représentaient à ses yeux le courage et la force. Il fallait le voir quand il coursait une gazelle à cheval! Avant de quitter le commandant, l’agha lui fit présent d’un superbe pur-sang.

    Kor Rachid se vantait d’être la main droite de la France dans le Kurd Dagh. Et d’une certaine façon il l’était depuis qu’il avait fait cette proposition au commandant :
    — Je dispose de mille hommes qui n’aiment pas les Français. Mais on peut changer leurs sentiments en leur donnant de l’argent.
    — C’est d’accord, avait répondu l’officier. Chacun de tes hommes recevra dix pièces d’or chaque mois. Et toi tu en auras mille.
    À la suite de quoi le chef des Biyan reçut chaque mois des Français onze mille pièces d’or pour lui et ses hommes, dont la plupart appartenaient en fait à la tribu des Amkan, mais
Seydo Diko n’en sut jamais rien.

*
*   *


    Un matin, des parents vinrent trouver
Seydo Diko. Ils étaient d’al-Andar et leur fille avait été enlevée par des Biyan. D’après ce qu’ils avaient entendu dire, elle se trouvait maintenant à Korzel, chez Kor Rachid.
    L’affaire était grave.
Sido Diko se mit en route séance tenante, emmenant avec lui un homme de son village, un certain Braham. Arrivé devant la demeure de Kor Rachid, il dit à son compagnon :
    — Écoute-moi bien! Tu vas m’attendre ici. Quand je sortirai de la maison, si je te demande pourquoi tu n’es pas entré, pourquoi tu n’es pas venu manger avec nous et t’invite à entrer, cela voudra dire que tout va bien et que Kor Rachid est disposé à rendre la fille. Mais si, quand je sors, je passe devant toi sans rien dire, cela voudra dire qu’il refuse de le faire. Alors je retournerai chez lui afin qu’il ne se doute de rien et toi tu iras au village, tu prendras des hommes avec toi, bien armés, et vous prendrez position dans la nuit autour de Korzel.
    Quand donc, ressortant de chez Kor Rachid,
Seydo Diko passa devant Braham sans rien dire, l’affaire était entendue.
    Le lendemain, à leur réveil, les serviteurs de Kor Rachid virent tous ces hommes qui entouraient leur village. Déjà des cavaliers armés pénétraient dans la cour de leur maître.
   
Seydo Diko attendait cet instant.
    — Hier, tu as refusé de rendre la fille, déclara-t-il au chef des Biyan. Maintenant, que décides-tu?
    — Tu peux la reprendre, lâcha Kor Rachid à contre-cœur.
    Les Amkan ramenèrent la fille à al-Andar, mais ils ne la rendirent pas à ses parents. Ils la marièrent à un jeune homme de sa famille.

    L’année suivante, Kor Rachid se présenta chez
Seydo Diko.
    — J’ai une sœur qui est très belle, fit-il valoir. Pareille à une perdrix. J’ai pensé qu’on pourrait la marier à un de tes fils.
    — Puisque tu m’assures qu’elle est très belle, pareille à une perdrix, c’est d’accord, répondit Seydo.
    La fille s’appelait Wahida. On la maria à Habache.
    Quelques mois plus tard, Kor Rachid revint  trouver
Sido Diko :
    — Voilà, proposa-t-il au chef des Amkan, j’ai une autre sœur, très belle aussi. Si tu veux, nous pourrions la marier à un autre de tes fils.
    On la donna à Suleyman.

    Sido Diko s’est éteint le 11 octobre 1943.

    Les fils de Seydo Dîko étaient tous très braves. Alors qu’Habache agha n’en avait plus que pour quelques heures à vivre et que son entourage lui disait : «Il faut te préparer, l’ange va venir te chercher», on l’entendit rugir. «Donnez-moi mon fusil! Je vais le tuer!» Ce furent ses dernières paroles.»

    (1) Amanus était le nom donné depuis l’Antiquité à cette chaîne de montagnes que les Turcs appellent aujourd’hui Nur Dağları, les «monts de la Lumière».
   (2) Histoire des troupes du Levant. Écrit par le commandant Charles de Gaulle en collaboration avec le commandant Yvon, 1931.

    D'après La Montagne Kurde, © éd. Fradet, 2006. Tous droits  réservés.

    Source orale. Jafar Diko à l'auteur, Alep, Août 1999.

 




 

 
LES KURDES D'AFRINE,
LEUR HISTOIRE



"Nous avons besoin
d'un coq"

Seydo Diko

Hanif agha

Cheikh Ibrahim

La frontière

Nazlié

Newroz

Mihamad Hemo


kurdes_afrine_diko_seydo_et_fils.jpg

Seydo Diko entouré de ses fils. De gauche à droite : Hassan, Habache, Suleyman et Rachid.
«Les fils de Seydo Dîko étaient tous très braves. Alors qu’Habache agha, mon grand-père, n’en avait plus que pour quelques heures à vivre et que son entourage lui disait : «Il faut te préparer, l’ange va venir te chercher», on l’entendit rugir. «Donnez-moi mon fusil! Je vais le tuer!» Ce furent ses dernières paroles.» (Jafar Dîko)




kurdes_afrine_kassem_72.jpg
                                                
Le district d'Afrine en Syrie :
Kassem en été.


kurdes_afrine_kassem_meule_72.jpg

Le district d'Afrine en Syrie :
Kassem . Le vannage.