Éditions Fradet
Reims

Dernière mise à jour :
14/5/2018
 

  Dominique fradet - La Montagne Kurde
La Montagne Kurde

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"Nous avons besoin d'un coq"
par Dominique Fradet


    Les Diko de Syrie comme les Bayazit de Turquie aiment à rappeler qu’un de leurs ancêtres communs, Ali Iskender, prit part le 23 août 1514 à la bataille de Tchaldiran, au nord-est du lac de Van, aux côtés du sultan Selim, qui était bien décidé ce jour-là à en finir avec le souverain d’Iran, Shah Ismaël, et ses Têtes-Rouges (1), ces adeptes d’une secte issue du chiisme reconnaissables à leur couvre-chef écarlate. Des hérétiques dangereux aux yeux du sultan. Les Têtes-Rouges se précipitèrent au combat avec un courage insensé. Avec leurs sabres, ils furent taillés en pièces par les canons ottomans. Et ceux que les boulets avaient épargnés, le sultan Selim — Yavuz Selim, Selim le Terrible — les fit décapiter sur place le soir même. Pas tous cependant, car un certain nombre, les plus chanceux, réussirent à s’enfuir pour finalement trouver refuge dans des régions d’accès difficile, comme le Dersim.
    Après quoi, le Zulkadriyye et le Diyarbekir tombèrent rapidement aux mains des Ottomans qui s’emparèrent dans la foulée de la Syrie et de l’Égypte.
    Ali Iskender s’était distingué à Tchaldiran par son courage. À Marache, le sultan lui fit don de terres. Comme il était originaire de Bayazit (2), on les appela, lui et les siens, Bayazıtlı, «les gens de Bayazit».

    Les Bayazit de Turquie avaient à cœur de servir l’Empire ottoman (3). C’est ainsi qu’un certain Djengiz bey Bayazit occupait jadis un poste important dans l’administration. Jusqu’au jour où, des dissensions ayant éclaté au sein des Bayazit, Djengiz bey, las de toutes ces disputes, choisit de s’établir dans le Kurd Dagh, chez les Amkan.
    Les Amkan? D’anciennes Têtes-Rouges en l’occurrence, originaires du Dersim, qui se seraient installés dans le Kurd Dagh au XVIIe siècle à la suite d’un hiver particulièrement rigoureux et qui s’étaient convertis à l’islam sunnite au contact de leurs nouveaux voisins.
    Les Amkan appréciaient le nouvel arrivant. Tous louaient son honnêteté, sa générosité et son sens de la justice. Désireux d’échapper à l’emprise des Cheikhan,
leurs voisins, ils le prirent pour chef.
    Du coup, Djengiz bey devenait dangereux pour les Cheikhan qui formèrent le projet de le tuer. Ils firent venir de Kizilbek un chef de bandits, Mamo le Rouge (Memo Soro), qui accepta de faire la besogne, se proposant de passer à l’action à la faveur de la fête du Sacrifice. Le jour dit, Mamo le Rouge se rendit à Tchobanli, disposa ses hommes autour du village et se dirigea seul vers la maison du chef amkan.
    C’était le matin. Un jour de fête. Djengiz bey se plaisait à contempler la nature depuis sa terrasse. A la vue de Mamo le Rouge, il descendit à sa rencontre :
    — Sois le bienvenu, lui dit-il.
    Mais le chef des bandits le salua de la main gauche.
    — Chien rouge, pourquoi me salues-tu de la main gauche? s’offusqua Djengiz bey.
    En guise de réponse, Mamo le Rouge lui asséna plusieurs coups de poignard. Le chef des Amkan rendit l’âme sur le champ tandis que l’assassin prenait la fuite.

    Djengiz bey laissait derrière lui deux jeunes garçons : Bakir, huit ans à l’époque, et Hassan, six ans. Après délibération, les chefs de villages décidèrent de les envoyer à Alep — Alep la Rousse — dans un orphelinat qui dépendait du vali. Ils prirent bien soin d’eux pendant leur éducation, leur rendant régulièrement visite. Jusqu’au jour où, estimant que les enfants, devenus grands, étaient suffisamment instruits comme ça, ils allèrent trouver le vali.
    — Regarde, Vali, commencèrent-ils. Dans ta cour, il y a un coq et plusieurs poules. Le coq frappe les graines de son bec et les poules viennent les ramasser autour de lui. Nous, les Amkan, nous sommes comme ces poules. Nous avons besoin d’un coq qui s’occupe de nous et qui nous protège des autres coqs. Tu dois nous donner Bakir ou Hassan pour que l’un ou l’autre devienne notre chef.
    Le vali se tourna vers l’aîné des garçons. Bakir refusa d’accompagner les hommes de sa tribu dans la montagne. «Je ne veux pas vivre au voisinage de gens qui ont tué mon père», déclara-t-il. Restait Hassan, qui accepta de devenir le chef des Amkan et, à dater de ce jour, on lui donna ainsi qu’aux siens le nom de Diko. Dîko qui signifie «coq» en kurde. Bakir, quant à lui, partit loin de cette terre qu’il considérait comme maudite et conserva le nom de Bayazit (4).

    Terre maudite aux yeux de Bakir, c’est un fait que la montagne Kurde devait être pour longtemps encore le théâtre de jalousies, de rivalités, de meurtres, de vengeances sans nombre...

    (1) Kızılbaş en turc, ceux qu'on appelle aujourd'hui les Alevî.
    (2) Aujourd'hui Doğubayazıt en Turquie.
    (3) Plus tard, la famille Bayazıt s'illustrera de la même façon au service de la République de Turquie. Dans les années 1990, Doğan Bayazıt, par exemple, était orgeneral commandant de l’armée d’Égée avant de se voir confier le poste de secrétaire général du Conseil national de sécurité (Milli Güvenlik Kurulu). Quant à son frère Vural, il était devenu oramiral, commandant de la Flotte en 1990, puis des Forces navales en 1992.
    (4) À la lecture de Kahramanmaraşta Bayazıtoğulları 1514-1990, une chose peut surprendre. Lorsque l’auteur, Bekir Sami Bayazıt,, évoque ses origines, c’est de Turkmènes qu’il parle. Or, chez les Diko, qui sont pourtant issus de la même famille, on se dit kurde. Chose qui n’est pas si surprenante en réalité, tant, au cours de leur histoire, les tribus, fractions de tribus ou familles turkmènes et kurdes ont pu se mélanger.

    D'après La Montagne Kurde, © éd. Fradet, 2006. Tous droits  réservés.

    Sources
    Jafar Dîko à l'auteur, Alep, Août 1999.
    Bekir Sami Bayazıt, Kahramanmaraşta Bayazıtoğulları 1514-1990, Ukde Yayïnları. Kahramanmaraş, 1998.

 

 

 
LES KURDES D'AFRINE,
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"Nous avons besoin
d'un coq"

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Dans les années 1930 encore, quatre grandes tribus se partageaient le territoire du Kurd Dagh : les Biyan au nord, les Cheiqaq à l’est, les Cheikhan à l’ouest et les Amkan au milieu. D'après une carte établie à l'époque par le capitaine Daniau de l'armée française.