Éditions Fradet

 

 


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Être Arménien
en Turquie

Hrant Dink

Hrant Dink - Être armenien en Turquie - Le commentaire de Denis Donikian

Yevrobatsi

Oui, excellente, salutaire et précieuse est l’initiative conjointe de l’Association Turquie Européenne, de la direction du journal Agos et de l’éditeur Dominique Fradet que celle d’avoir publié, deux mois après son assassinat, les écrits majeurs de Hrant Dink, destinés à creuser le sillon d’une réconciliation des peuples arménien et turc par la mise au jour des obstacles, des incompréhensions et des nœuds de leur histoire. Intitulé « Etre Arménien en Turquie » (Editions Dominique Fradet, mars 2007), ce recueil aura le mérite de prolonger la voie tracée par Hrant Dink en précisant ce qu’il a dit réellement pour que de part et d’autre les interprétations fallacieuses soient écartées ainsi que les malentendus qui risqueraient d’empoisonner les rapports de ceux qui souhaiteraient prendre ses écrits comme base de travail. Ainsi, en est-il du mot « Türk » que Monsieur Reynald Beaufort prend soin, à juste titre, d’expliciter en le traduisant par « obsession turque », ou « facteur turc », ou encore « élément turc », selon le contexte. (C’est d’ailleurs ce mot, compris dans la bouche de Hrant Dink comme une diabolisation du Turc par les Arméniens, qui aura été assimilé à un poison par des juges pointilleux sur tout ce qui touche à la turcité).

 Dans sa préface en date du 21 janvier 2007, le successeur de Hrant Dink, Eyen Mahçupyan, qu’on imagine encore écrasé par la perte de son ami, dit deux ou trois choses essentielles. Hrant Dink était à ce point sincère et intègre dans sa démarche qu’il en était arrivé à gêner une société qui avait pris le parti de l’hypocrisie et du mensonge depuis longtemps.  « C’était l’homme dont l’existence même et l’attitude franchement humaine suffisaient à faire honte à la Turquie… » Un pays façonné  « dans la gloriole, la vantardise et l’immaturité » , un peuple malade, à telle enseigne que l’assassinat de Dink pourra être considéré comme un test,  « l’heure de vérité pour l’humanité de la Turquie » .

 Dans un article sur l’identité arménienne (23 janvier 2004), Hrant Dink se demande si les Juifs et les Arméniens, qui ont en commun d’avoir été victimes de génocide et de s’être constitués en diasporas, ont le droit de se protéger par des pratiques discriminatoires. L’exigence de vérité a fini par devenir, pour les Arméniens  « l’essence même de leur identité » . Mais à la différence des Juifs qui ont recouvré leur santé psychologique grâce au pardon que leur ont demandé les Allemands, chez les Arméniens la maladie traumatique perdure en ce que l’identité arménienne, formée par la proximité avec l’islam durant plusieurs siècles, est perturbée par cette tumeur cancéreuse qu’est « l’obsession turque ». Dink ajoute :  « La forme psychologique atteinte par la relation turco-arménienne est aujourd’hui un cas clinique : les Arméniens souffrent de leur traumatisme et les Turcs de leur paranoïa » .

 Partisan du « vivre ensemble », dont l’utopie version ottomane fut « inventée » en 1908 pour tomber en ruines un an plus tard avec les massacres d’Arméniens à Adana, il rejette le « vivre en parallèle », en quartiers, comme contraire à l’évolution des sociétés modernes. Toutes les composantes de la société civile turque sont condamnées à ce « vivre ensemble », et à essayer sans cesse, en dépit des expériences passées. Pour commencer à résoudre le problème, il faut que chacune de ces composantes, Arméniens, Kurdes et Turcs, se mette à la place de l’autre. Dink invite les Kurdes à ne pas tomber dans le  « nationalisme de la nation "victime" » , provoqué par les vieilles ficelles des nationalistes de la nation dominante. Soit ils se précipiteront dans l’abîme des passions guerrières, soit ils devront faire du Nord de l’Irak un havre de paix.

 Tout en reconnaissant au patriarche arménien Mutafyan le devoir de protéger son peuple, il souhaite que ce devoir soit inspiré par une  « conduite juste et correcte »  et qu’il évite l’écueil qui consiste à défendre les intérêts des Arméniens sans se soucier de ceux des Grecs, dans la mesure où les uns et les autres sont des citoyens à part entière.  « Si vous agissez en tant que "communauté", vous ne parviendrez qu’à mettre au premier plan vos soucis et à négliger ceux des autres ; vous vous battrez pour obtenir un traitement de faveur de la part de l’État. Au contraire, adopter une position citoyenne permet de ne pas s’occuper uniquement de ses propres problèmes, mais de faire siens également les problèmes des autres ».

 Analysant dans un autre chapitre le  modus vivendi qui régit les contours de la communauté arménienne au regard de l’administration turque, Hrant Dink fait remarquer que la nature de leurs rapports peut se lire aisément dans les relations économiques que l’une et l’autre entretiennent. Si le traité de Lausanne accordait une réelle égalité entre les ressortissants turcs et les minorités non musulmanes, il importe de reconnaître que tout a été fait depuis pour que ces mêmes minorités ne jouissent d’aucun de leurs droits fondamentaux et soient victimes d’une politique économique d’étouffement la part de l’État turc.

 Au seuil de l’année 2007, le journaliste d’ Agos analyse tous les éléments politiques qui feront d’elle une  « rude année »  pour les citoyens, tant sur le plan personnel avec les procès intentés contre lui pour avoir déclaré : " Cela s'appelle un génocide", que sur celui des droits démocratiques, du conflit irakien et d’une probable reconnaissance du génocide arménien par les Etats-Unis, sans oublier le projet de pénalisation orchestré par la diaspora arménienne de France, auquel il était opposé.

 Au cours d’un article au titre prémonitoire,  « Pourquoi ai-je été pris pour cible ? » , écrit quelques jours avant son assassinat, il s’interroge sur les raisons qui ont épargné Orhan Pamuk et Elif Şafak, traînés en justice comme lui au titre de l’article 301 pour insulte à l’identité nationale turque, alors que son procès perdure. Victime d’une interprétation tronquée de sa phrase sur le « poison turc », il comprend qu’en fin de compte la Turquie est un État de droit arbitraire, pour ne pas dire un État de droit ethnique.  « Le fait que je sois Arménien a-t-il joué, oui ou non, un rôle dans cette décision ? »  Considéré comme un  homme de trop depuis le jour où il a affirmé, dans un article repris par  Hürriyet que la fille adoptive de Mustapha Kemal, Sabiha Gökçen, était issue d’un orphelinat arménien, il sera « vu » comme celui qui aura insulté l’identité turque et deviendra dès lors la cible d’une  « désinformation nauséabonde » . Pour ne pas mettre sa famille en danger, il envisage de quitter un pays qui lui récuse le droit à une citoyenneté ordinaire. Mais où partir ? Il est cocasse de lire sous sa plume que l’Arménie ne l’attire pas pour autant en raison des injustices qu’il aurait à supporter. Sa décision est prise : « Rester et vivre en Turquie est à la fois notre désir profond et une nécessité justifiée par le respect que nous portons à nos amis, à tous ceux que nous connaissons et tous les autres que nous ne connaissons pas, qui nous soutiennent et qui luttent pour une démocratie en Turquie » .

 Le livre se clôt sur un touchant témoignage de Baskin Oran, intitulé  « Hrant, vraiment, t’en fais trop ! » , qui montre comment est née leur amitié et leur collaboration au sein d’Agos.

 Nous avons dit que ce livre avait le mérite de prévenir tout malentendu sur ce que Hrant Dink avait dit et n’avait pas dit. L’homme avait au moins une longueur d’avance sur les Arméniens minés par leur obsession du génocide, cette générosité humaniste qui donne des ailes à l’optimisme politique. Mais comment arracher de sa chair des cris et des souffrances qui sont cette mémoire d’avant la mémoire, selon le mot de Gérard Chaliand, qu’il faut sans cesse brandir contre ceux qui ont intérêt à l’oublier, cher Hrant Dink !

1er avril 2007