Éditions Fradet
Reims 


Dernière mise à jour :
22/10/2017


A PARAÎTRE
en 2018

L'Affaire Bolo pacha
1914-1918
par Dominique Fradet

BONNES FEUILLES

1 - Qui était donc Bolo pacha ?

2 - Un homme heureux de vivre

5 - Bolo, la soprano et le khédive

7 - Les millions de Bolo pacha

8 - Le Grand Inquisiteur

A suivre

Contact avec l'auteur :
dominiquefradet@wanadoo.fr



 


Qui était donc Bolo pacha ?
par Dominique Fradet

    Paris. Le palais de l’Elysée. 7 novembre 1916. — Raymond Poincaré s’interrogeait. Qui était donc ce Bolo Pacha que lui avait amené ce jour-là, pour la seconde fois, Henri Cain, un de ses amis, ancien condisciple de Louis-le-Grand ? La première fois, c’était en juillet. quand bien imprudemment Bolo lui avait parlé en termes élogieux aussi bien de l’ancien khédive d’Egypte, Abbas Hilmi II, qui passait pourtant pour favorable aux Puissances centrales, que de William Randolph Hearst, celui-là même que Le Petit Parisien qualifiera de « trusteur de journaux américains bochofiles » (1), alors qu’en 1916 encore la France ne ménageait pas ses efforts pour faire entrer les Etats-Unis dans la guerre aux côtés des forces de l’Entente. Bolo lui avait aussi confié qu’il détenait la majorité des actions du Journal. Mais d'où lui venaient ces millions qu'il disait avoir placés dans ce grand quotidien du matin dirigé par Charles Humbert ? Ne serait-il pas le prête-nom de Hearst ? Bolo lui avait fait l’effet d’un « rastaquouère », d’un « aventurier » . « Il est cependant Français et il a un frère prêtre et même, je crois, évêque in partibus » devait concéder le chef de l’Etat qui avait accepté en fin de compte de revoir cet individu tout de même « pas très recommandable » à ses yeux (2) .
    Cette fois, Bolo était venu l’entretenir du voyage qu’il venait d’effectuer avec Charles Humbert en Espagne. Les deux hommes avaient été reçus par le roi. L’entrevue avait eu lieu sur une colline, dans les environs de San Sébastien, sur un banc. Aux dires de Bolo, le roi était prêt à mettre quatre millions d’hommes à la disposition de la France. Le souverain espagnol rapportera pour sa part qu’il avait notamment été question des efforts déployés par la France en matière d’armement, mais que Charles Humbert lui avait aussi parlé de certains hommes politiques français et de Joseph Caillaux en particulier qui avait, selon le directeur du Journal, la plus profonde estime pour lui. « Cette affirmation, devait déclarer le roi, m'a étonné, car M. Caillaux ne passait pas précisément pour être mon meilleur ami. J'ai demandé des renseignements complémentaires à M. Humbert, qui m'a répété plusieurs fois la même chose sous des formes différentes, faisant appel chaque fois au témoignage de Bolo. Finalement (c’est toujours le roi qui parle) j'ai eu l'impression : 1° que le but ou l'un des buts du voyage de M. Humbert était de me réconcilier avec M. Caillaux : 2° que M. Bolo l'avait accompagné pour confirmer toutes ses assurances. J'ai l'impression, ajoute le roi, que M. Caillaux, qui pouvait reprendre le pouvoir d'un jour à l'autre, voulait effacer, par une démarche courtoise. la mauvaise impression qu'avaient produite sur moi certains propos qu'on lui avait prêtés il y a quelques années (3). »
    Joseph Caillaux ! La bête noire de Poincaré ! Caillaux, qui voyait en lui, Poincaré, un va-t-en-guerre… Caillaux, l’homme qui se faisait fort d’éviter à la France une nouvelle guerre… Mais ça, c’était avant… Avant que, le 16 mars 1914 Henriette Caillaux, celle que Le Journal des Débats décrira sous les traits d’une femme « blonde, rosée, indolente, passive apparemment» (4), ne tirât plusieurs coups de feu sur le directeur du Figaro, Gaston Calmette, qui menait depuis plusieurs mois une campagne de presse peu amène contre son mari. Au commissariat du faubourg Montmartre, où il s'était fait conduire aussitôt. Caillaux avait trouvé sa femme qui répétait :« Je n'ai pas dû tuer M. Calmette. J'ai tiré trop bas (5). » Six balles avaient été tirées. Les deux premières s'étaient perdues dans le bas d'une bibliothèque, mais les quatre autres avaient porté et l'une d'elles s'était révélée mortelle. Le malheur aurait voulu que Mme Caillaux ait visé aux jambes, mais qu'au même moment Gaston Calmette se soit baissé (6).
    Le lendemain, Caillaux informait le président du conseil qu’il se démettait de ses fonctions de ministre des Finances — « Le coup de pistolet qui vient de tuer Gaston Calmette a tué, par ricochet, Joseph Caillaux » écrira L’Autorité (7) — tandis que le soir, à la prison de Saint-Lazare  on entendait Henriette Caillaux qui murmurait avant de se coucher  : « Mon Dieu, c’est donc ici que je souhaiterai cette année la fête de Joseph (8). » La Saint-Joseph, c'était le 19 mars.  
    Le 28 juillet 1914, Henriette Caillaux avait été acquittée. Son avocat, Me Fernand Labori avait plaidé le crime passionnel. Le 31, Jaurès était assassiné. Le 1er août, Raymond Poincaré signait un décret prescrivant la mobilisation des armées de terre et de mer. Le 3 août, l’Allemagne déclarait la guerre à la France. Le 14 novembre, à Bordeaux, Joseph et Henriette Caillaux s’embarquaient pour l’Amérique du Sud à bord du Pérou.
    Caillaux soupçonnait Poincaré d’avoir été l’inspirateur de cette campagne de presse dont Le Figaro l'avait gratifié. D’ailleurs un journaliste de ses amis lui confiera un jour que, « se rendant fréquemment faubourg St-Honoré pendant que durait la campagne de presse, il entendait le Président de la République s'élever vivement contre la politique de son ministre des Finances et que, un ou deux jours plus tard, il retrouvait dans les articles du Figaro les expressions mêmes dont s'était servi le chef de l'Etat au cours de ces conversations (9). »
    Autant dire qu’entre Caillaux et Poincaré c’était la guerre. Une guerre dans la guerre.
    Quant à Bolo, Poincaré avait gardé de son dernier entretien avec lui une « impression trouble ». « Quel est cet individu ? continuait-il à se demander. Il se flatte d'être l'ami de Caillaux. Mais comment vit-il ? Et que cherche-t-il ? » (10)

    Extrait de L'Affaire Bolo Pacha de Dominique Fradet à paraître fin 2017 - début 2018. © Éditions Fradet. Tous droits réservés.

    NOTES
    (1) Le Petit Parisien, 14 novembre 1917.
    (2) Raymond Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, VIII, « Verdun », 1916, Paris, Librairie Plon, 1931, p. 287 et suiv.
    (3) Le Petit Parisien, 8 février 1918.
    (4) Le Journal des Débats, 25 juillet 1914
    (5) Ibid.
    (6) Le Journal des Débats, 19 mars 1914
    (7) L’Autorité. Cité par Le Journal des Débats, 18 mars 1914.
    (8) Le Siècle, 19 mars 1914.
    (9) Joseph Caillaux,
Mes Prisons, 2e édition, Paris, Aux Éditions de la Sirène, 1920, p. 22 et suiv.
    (10) Raymond Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, IX « L’année trouble », 1917, Paris, Librairie Plon, 1932, p. 19.








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Extraits