Éditions Fradet
Reims 


Dernière mise à jour :
21/10/2017


A PARAÎTRE
en 2018

L'Affaire Bolo pacha
1914-1918
par Dominique Fradet

BONNES FEUILLES

1 - Qui était donc Bolo pacha ?

2 - Un homme heureux de vivre

5 - Bolo, la soprano et le khédive

7 - Les millions de Bolo pacha

8 - Pierre Bouchardon dit "Le Grand Inquisiteur"

A suivre

Contact avec l'auteur :
dominiquefradet@wanadoo.fr




 


Bolo, la soprano et le khédive
par Dominique Fradet

    Si, en 1916, à deux reprises, le président de la République avait accepté de recevoir Bolo c’était, expliquera-t-il plus tard, «intentionnellement, précisément à cause des inquiétudes que j'avais à son sujet.» (1)
    C’est qu’un an plus tôt, en juillet 1915, M. Bénazet, député de l'Indre, était venu lui raconter qu’une certaine Mme de Rochebrune lui avait déclaré que, agissant pour le compte de l’Allemagne, l’ancien khédive d’Égypte, Abbas Hilmi II, était entré en relations avec des hommes politiques français et que, ce faisant, il emploierait comme intermédiaire un financier du nom de Bolo. «Mais quelle confiance doit-on faire à cette inconnue ?
» (2) s’était alors interrogé Raymond Poincaré.
    Cette «inconnue», Madame de Rochebrune, de son vrai nom Marie-Hortense Riffard, était étudiante à Paris, à la Sorbonne et à l’École des langues Orientales, lorsqu’en 1909 elle avait fait la connaissance de Mohammed Ferid-bey, l’un des chefs du parti national égyptien, et elle l’avait épousé. L’année suivante, elle repartait avec lui en Égypte. C'est ainsi qu’elle avait connu le khédive.

    Quand il avait été reçu pour la première fois à l’Élysée, le 6 juillet 1916, Paul Bolo avait dit bien connaître le khédive. «Il m’a offert lui-même de me confier ses deux enfants comme gage de ses sentiments», avait-il déclaré au chef de l’État. (3)
    C’est en vérité à une fort aimable personne, une cantatrice de renom qu’il devait d’avoir été présenté au khédive d’Egypte, en 1914. Premier prix d'opéra et premier prix de chant du Conservatoire, Marie Lafargue avait fait ses débuts à l'Opéra de Paris dans Othello. C'était le 19 avril 1895. Elle avait fait une grosse impression, avait été très applaudie. Le lendemain, la presse ne tarissait pas d'éloges à son endroit. Elle avait
«assurément un tempérament de tragédienne lyrique» (Le Petit Parisien), sa voix de soprano était «belle, généreuse» (Le Gaulois), c'était «Iune jolie personne douée d'une voix très pure et dont l'émission est particulièrement nette» (Le Figaro), etc. La «jolie personne» avait vingt-trois ans à l'époque et un bel avenir devant elle. A l'Opéra de Paris, après avoir été une «touchante et dramatique Desdémone» (Le Gaulois toujours) dans Othello, elle sera, par la suite et entre autres rôles, Elisabeth dans Tannhaüser, Donna Anna dans Don Giovanni, Valentine dans Les Huguenots, puis Marguerite dans Faust au Théâtre Sarah-Bernard, puis Carmen à l'Opéra-Comique où elle devait rester jusqu'en 1912, se produisant dans Werther, Cavalleria rusticana, Les Contes d'Hoffman, La Navarraise, Tosca, etc. Ayant le goût des voyages, la chanteuse se plaisait aujourd'hui à faire entendre sa belle voix en Espagne, en Italie, en Amérique du Sud ou encore au Caire, où elle connaissait beaucoup de monde.

    Pour l’heure, on était en 1914, c’était le printemps et Marie Lafargue venait d'effectuer une tournée en Égypte. En mer, à bord du paquebot qui la ramenait en France, l'occasion lui avait été donnée de s'entretenir avec le secrétaire du khédive, Saddik pacha, qui se rendait à Paris pour affaires. Il s'agissait notamment, lui avait confié l’Égyptien, du canal de Suez dont la concession était à renouveler et il lui fallait trouver sur place quelqu'un de confiance qui fût à même de s'en occuper pour le compte du khédive. Justement Marie Lafargue connaissait quelqu'un,
«un homme d'affaires tout à fait extraordinaire»(4), certifia-t-elle à Saddik pacha qui, de son côté, l'assura «qu’elle n'y perdrait rien» (5)  si elle le lui présentait.

    Courant mai, de retour à Paris, Marie Lafargue s’était rendu rue de Phalsbourg. Paul Bolo n'était pas là, A l'heure qu'il était, il devait être à Cuba ou à New-York et ce fut Marcelle qui la reçut. Les deux femmes se connaissaient. Elles avaient sensiblement le même âge. En outre Marcelle connaissait bien la mère de Marie, qui, bouchère à Biarritz, s'honorait de compter parmi ses bons clients Mme Muller, celle qui allait devenir Mme Bolo. Marie lui avait parlé de son voyage en Égypte. «Je suis revenue avec Saddik pacha, qui est secrétaire du khédive, lui confia-t-elle ; il vient à Paris pour chercher quelqu'un qui s'occupe des affaires du khédive et faire des affaires pour son compte. J'ai pensé à votre mari.» Marcelle lui avait répondu qu'elle ne savait pas si son mari pourrait lui être utile, mais qu’elle pourrait toujours lui présenter cette personne lorsqu'il serait de retour. «C'est que ce serait intéressant pour moi, ajouta Mme Lafargue, car je serais bien contente si je pouvais gagner un peu d'argent.» (6)

    À peine Bolo avait-il débarqué en France que Marie Lafargue s'était arrangée pour lui faire rencontrer Saddik pacha. Le secrétaire du khédive était tombé sous le charme du Français. Il avait été impressionné par l'étendue de ses relations.
    Puis ce fut au tour du khédive de se montrer à Paris. Il était accompagné d'une belle jeune femme de vingt-six ans, Andrée Lusanges, de son vrai nom Georgette Messie, qui était originaire de Montereau, dans l'Yonne. Abbas Hilmi avait fait sa connaissance deux ans plus tôt chez Maxim's et il s'était passé peu temps avant qu'Andrée n'embarquât avec lui à bord du yacht khédivial, le SS Mahroussa, et que les rivages de l'Egypte ne s'offrîssent à sa vue.

    Abbas Hilmi et Bolo avaient tout de suite sympathisé. Bientôt ils ne se quittaient plus. Rue de Phalsbourg, des repas étaient donnés en l'honneur de l'illustre visiteur que la faconde du Marseillais enchantait.
    Le khédive ne tarda pas à confier à son ami le soin de négocier avec la Compagnie de Suez le renouvellement de la concession du canal.
   
« Vous obtiendrez de la Compagnie de Suez 150 millions : 100 millions pour moi, disait le khédive et 10 millions pour vous, ce qui fait 110 millions.»
    Le reste irait au Parlement égyptien nouvellement créé.
    « Oh ! 40 millions pour le Parlement, cela me semble beaucoup.», avait objecté Bolo.
    Et le khédive avait tranché :
  
« D'accord, nous partagerons la différence.» (7)
    En foi de quoi, Bolo avait signé un papier à Marie Lafargue par lequel il s'engageait à lui verser une commission de 10% sur sa part de bénéfices.

    Le khédive avait assisté au défilé du 14 juillet, à Longchamp, en compagnie des Bolo. Le lendemain, il partait pour Constantinople.  Il y possédait un palais qui donnait sur le Bosphore et, tous les ans, à pareille époque, il avait coutume d'y passer six semaines, voire deux mois. Resté à Paris, Saddik pacha continuait à parler millions avec Bolo jusqu'à ce qu'il fût rappelé auprès de son maître dans les premiers jours d'août. Le khédive avait été victime d’une tentative d'assassinat. Tandis qu'il sortait de chez le grand-vizir, deux individus avaient tiré sur lui des coups de revolver, le blessant légèrement au bras et au visage. Frappé d'un coup de sabre à la tête par un aide de camp du khédive, l’un des deux agresseurs était mort. Quant à l’autre, on l’avait arrêté.

    Cependant, début août, l'Allemagne avait déclaré la guerre à la France. Et si l'affaire du canal était «tombée à l’eau» ? s'inquiétait Marie Lafargue.
    — Tombée à l'eau ? Jamais elle n'avait été plus sûre, lui avait répondu Bolo.
    Et Bolo avait entrepris de la rassurer :
    — Je pars pour la Suisse, lui confia-t-il, en mission, au nom du président de la République, de M. Delcassé... de tous ces messieurs.
    Malgré tout, Mme Lafargue continuait de douter.
    — Vous doutez encore ? lui dit Bolo. Tenez je vais vous prouver que tout cela est vrai. (8)
        Bolo s'était rendu dans son cabinet et en était revenu avec 10.000 francs qu'il lui avait remis.
    Du coup la soprano avait cessé de douter.

    Marie Lafargue devait bientôt déchanter. En novembre 1914, la Turquie était entrée en guerre au côté des Allemands et l'affaire du canal de Suez était bel et bien tombée à l'eau après que, le mois suivant, la Grande-Bretagne eût proclamé son protectorat sur l'Égypte. Destitué et dépossédé de ses biens par les Anglais, Abbas Hilmi s'était retiré à Vienne. Et Bolo, que le khédive avait fait pacha du temps où il était encore khédive, avait bien été obligé de dire à Marie Lafargue : « Tout est rompu ! Tout est fini, il n'existe plus rien. » (9)

    Abbas Hilmi et Saddik pacha et Bolo n'en avaient pas moins continué à se voir, en Italie ou en Suisse. Entre décembre 1914 et octobre 1915, Bolo serait allé trois fois en Italie — à Gènes, Turin, Rome — et six fois en Suisse — à Zurich, Genève et Ouchy notamment. En février 1915, à Rome, il avait ressorti son idée d’une banque catholique dont le siège aurait été à Fribourg. Cependant Saddik pacha avait trouvé qu’étant musulman le khédive était peu qualifié pour devenir le directeur d'une banque catholique.
    — Trouvez quelque autre idée, dit-il à Bolo.
    — Une autre idée ? Mais j'en ai mille ! repartit Bolo, (10)

    Le 13 avril 1915, à Zurich, venant de Vienne, le khédive et Saddik pacha arrivaient à l’hôtel Victoria où les attendait Bolo, venu, lui, de Turin avec Cavallini. Avant que les quatre hommes ne repartent, le 15, les deux Égyptiens pour Vienne, le Français pour Paris et l’Italien pour Turin, Mme de Rochebrune, qui se trouvait à Zurich à ce moment-là, avait eu l’opportunité de s’entretenir à plusieurs reprises avec le khédive.  «J’eus l’occasion, déclarera-t-elle plus tard, alors que nous allions avec mon mari faire une visite au Khédive, de voir un personnage qui sortait de chez son Altesse. Comme ce monsieur semblait m’éviter, je demandai, uniquement par curiosité, comment il se nommait. On me dit que c’était Bolo pacha.» (11) C’est alors que le khédive aurait parlé à Mme de Rochebrune d'un projet de paix séparée de la France avec l'Allemagne, d’une campagne de presse contre l'Angleterre qui avait les plus grandes chances de réussir en France, d’une somme importante qui lui était allouée par l’Allemagne à cet effet, de Caillaux qu’il aurait rencontré plusieurs fois en Suisse et de Bolo qui aurait continué à assurer la liaison entre Caillaux et lui.
    C’est du moins ce que, de retour à Paris en juillet 1915, soucieuse de servir la France, disait-elle, Mme de Rochebrune aurait raconté au député de l’Indre, M. Bénazet. Des révélations que le député avait estimées «de la plus haute importance» (12) et qu’il était allé rapporter aussitôt au chef de l’État. Une enquête avait été diligentée. Cependant Aristide Briand, alors Garde des Sceaux, dira un jour à Bénazet qu’elle n’avait rien donné.

    Extrait de L'Affaire Bolo Pacha de Dominique Fradet à paraître fin 2017 - début 2018. © Éditions Fradet. Tous droits réservés.

    NOTES
    (1) Le Jl des Débats, 13 avril 1919
    (2) Raymond
Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs. VI, «Les tranchées, 1915», Paris, Plon, 1930, p. 337.
    (3) 
Raymond Poincaré, Au service de la France : neuf années de souvenirs, VIII, «Verdun, 1916», Paris, Plon, 1931, p. 287.
    (4) Revue des Causes Célèbres politiques et criminelles, n° 1, Samedi 2 mars 1918, «L’Affaire Bolo-Porchère-Cavallini», p. 30.
    (5) Ibid, n° 2, Samedi 9 mars 1918,
«L’Affaire Bolo-Porchère-Cavallini», p. 38.
    (6) Le Petit Parisien, 9 février 1918.
    (7) Revue des Causes Célèbres politiques et criminelles, n° 4, Jeudi 11 avril 1918, «L’Affaire Bolo-Porchère-Cavallini», p. 120 et suiv.
    (8) Ibid, n° 2,
Samedi 9 mars 1918, «L’Affaire Bolo-Porchère-Cavallini», p. 38.
    (9) Le Journal des Débats, 8 février 1918.
    (10) Le Petit Parisien, 7 février 1918.
    (11) Revue des Causes Célèbres politiques et criminelles, n° 43-44, Samedi 29 juin 1919, «Ch. Humbert, Lenoir, Desouches, Ladoux devant le 3e Conseil de guerre», p. 636.
    (12) Le Matin, 13 avril 1919.










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Dominique Fradet

Extraits