Éditions Fradet
Reims 


Dernière mise à jour :
22/10/2017


A PARAÎTRE
en 2018

L'Affaire Bolo pacha
1914-1918
par Dominique Fradet

BONNES FEUILLES

1 - Qui était donc Bolo pacha ?

2 - Un homme heureux de vivre

5 - Bolo, la soprano et le khédive

7 - Les millions de Bolo pacha

  8 - Le Grand Inquisiteur

A suivre

Contact avec l'auteur :
dominiquefradet@wanadoo.fr




 


Pierre Bouchardon dit "Le Grand Inquisiteur"
par Dominique Fradet

 

    Le 5 février 1917, le comité de guerre décidait de signaler l'affaire Bolo au gouvernement militaire de Paris à fins de poursuites. L’après-midi même, prié de se rendre toutes affaires cessantes aux Invalides, le capitaine rapporteur auprès du 3e Conseil de guerre, Pierre Bouchardon, se voyait remettre par  le chef de bureau de la Justice militaire, Edmond Scherdlin, un dossier constitué de plusieurs pièces. C’étaient pour l’essentiel cinq ou six notes anonymes sur papier pelure de la Sûreté générale qui faisaient état de fonds considérables venus d’Amérique, quelques anecdotes, le déjeuner par exemple offert par Bolo, à la veille de la guerre, à Abbas Hilmi, Joseph Caillaux et Fernand Monier, et surtout un rapport sans nom d’auteur venant de l'ambassadeur de France à Berne, M. Beau, dans lequel on pouvait lire que, dans le courant de l’année 1915, Bolo avait obtenu par l’entremise du khédive qu’à l’avenir une mensualité de 2 millions de marks lui soit versée par le ministre allemand des Affaires étrangères, Gottlieb von Jagow, cet argent devant servir à financer en France une campagne de presse en faveur d’un paix séparée.
    Une première mensualité avait fait l’objet de trois chèques de la part de von Jagow. Bolo ayant refusé de se rendre en Suisse pour toucher l’argent, c’est Cavallini qu’il avait envoyé à sa place. L’Italien avait touché un premier chèque dans une banque de Zurich. Les deux autres chèques avaient été remplacés par un chèque unique à son nom sur la Banco comerciale de Milan. Et, pour finir, l’argent, moins les commissions, avait été remis à Bolo.
    M. Beau prenait soin de préciser qu'il ne se portait nullement garant des assertions contenues dans ce rapport, assertions qui étaient celles de Saddik pacha, l’ancien secrétaire du khédive, qu’une note anonyme de la Sureté représentait comme un personnage douteux, ayant pour spécialité de prêter de faux serments sur le Coran.
    Ces notes anonymes sur papier pelure, ce rapport sans nom d’auteur qu’on lui remettait, c’était l’affaire Bolo et c’était lui, Bouchardon, qui était chargé de l’instruire.

    M. Scherdlin informa son interlocuteur qu’on devait aller vite, qu’on insistait « en haut lieu, en très haut lieu, précisa-t-il » (1), pour qu’on procédât de façon simultanée à des perquisitions aussi bien au domicile parisien de Bolo que dans la villa qu’il possédait à Biarritz, qu’il convenait en somme d’opérer la nuit même, ce que le commissaire spécial d’Hendaye fut à même de faire à Biarritz, ce qu’en l’absence de Bolo qui était sur la Côte d’Azur et vu le nombre de meubles qui étaient fermés à clef, le commissaire de police Faux-Pas Bidet dût renoncer à faire cette nuit-là rue de Phalsbourg.
    Le lendemain, Pierre Bouchardon envoyait un télégramme chiffré à Nice afin qu’on perquisitionnât le pied à terre que Bolo pouvait y avoir et qu’on invitât ce dernier à regagner Paris de toute urgence. Le pied à terre fut perquisitionné le 7 février. La veille encore, les Bolo avaient à leur table le préfet et un général.
C’est rue de Phalsbourg, le 9 février, dans la matinée, que Pierre Bouchardon devait voir Bolo pour la première fois. Le commissaire Faux-Pas Bidet était maintenant en mesure de perquisitionner. Un expert, M. Doyen, l’accompagnait. L’appartement n’ayant pas été habité depuis plusieurs mois, pas été chauffé, tout le monde grelottait, Bolo dans sa pelisse, Bouchardon dans son vieux manteau bleu délavé.
    Rien ne semblait plus surprendre le pacha. L’inculpation d’intelligences avec l’ennemi que venait de lui notifier Bouchardon ? « Prenez tout ce que vous voudrez. Tenez, cette pièce encore ! Je parie que c’est pour l’affaire du Khédive. Ah ! elle est bien bonne , celle-là ! Moi qui ai tout fait pour réconcilier Abbas Hilli avec l’Angleterre ! »  Un avocat  ? « Si je fais le choix d’un avocat, dites-vous, mon capitaine ? Mais que diable voulez-vous que j’en fasse ? Vous m’inspirez une confiance absolue. »  Perquisition? « Prenez tout ce que vous voudrez. Tenez, cette pièce encore ! » Les scellés ? « Inutile de me convoquer quand ils aura lieu de les rompre ! Je donne carte blanche à M. Doyen. p. 558 D’ailleurs on gèle ici. Je suis fatigué. Toute la nuit en chemin de fer ! La Compagnie ne chauffe plus. Je vais me coucher au Grand Hôtel. » (2)
    Tandis que sa voiture emportait Bolo vers le Grand Hôtel, Bouchardon s’interrogeait : « Traître ou escroc ? Agent de l’Allemagne ou aventurier heureux ? (3) » Il se demandait aussi comment le premier président de la Cour d’Appel, M. Monier, et un ancien président du Conseil des ministres, M. Caillaux, avaient pu se lier d’amitié avec ce personnage.

    Le capitaine rapporteur auprès du 3e Conseil de guerre avait la passion de son métier. Pétri de Balzac, tout ce que la nature humaine comportait de mystère le fascinait. Sa vocation de magistrat, il l’avait eue de bonne heure. Il racontait qu’un jour, à Guéret, dont il était natif, où son père était avocat, revenant de l’école — il avait dix ans — il passait devant le palais de justice. On y jugeait une affaire criminelle. Il s'était introduit dans la place en fraude avec la complicité du concierge. Le spectacle auquel il avait assisté — celui d'une cour d’assises  — l'avait marqué au plus haut point : le pathétique d’une fin d’audience, la robe rouge du président, le ministère public, les avocats, l’accusé…DF Quinze ans plus tard, il faisait ses débuts dans la magistrature à Aubusson avant d’être affecté successivement à Baume-les-Dames, Guéret, Cambrai, Yvetot, Rouen. Appelé à Paris, en 1908, en qualité de chef de bureau des affaires criminelles au ministère de la Justice, il avait par la suite été nommé juge d'instruction auprès du tribunal de la Seine, puis, la guerre venue, il avait été mobilisé avec le grade de capitaine au troisième conseil de guerre.
    Féru de Balzac, le capitaine rapporteur l’était aussi de Gaboriau, une grande figure du roman policier dans ses débuts, en France, au XIXe siècle, qui écrivait dans Le crime d’Orcival : « C’est qu'il n'est peut-être rien d'émouvant, au monde, autant que ces duels sans merci entre la justice et l'homme soupçonné d'un crime.  (4)» « Un duel sans merci », voilà ce qui attendait Bolo !
    Plus inquiétant, Joseph Caillaux, qui aura bientôt affaire à Bouchardon, dira de lui qu’il était un « nationaliste ardent », qu’il  était « imbibé jusqu'aux moelles de la religion d’Etat » et qu’il « croirait  surtout servir son pays en faisant brûler tous ceux qui pensent autrement » (5). « Le Grand Inquisiteur », c’est d’ailleurs le surnom que Clemenceau avait trouvé pour le capitaine-rapporteur au 3e Conseil de guerre.  Quant à Pascal Ceccaldi, un député corse, il disait carrément de Bouchardon  : il a « le sadisme de l’instruction » (6)!

    A propos de ces fonds venus d’Amérique dont les notes sur papier pelure faisaient état, la guerre ayant éclaté le 2 août 1914, Bouchardon tenait le raisonnement suivant : « Ou l’instruction établirait que les fonds dont il avait disposé depuis la guerre se trouvaient, le 2 août 1914, dans une banque de New-York, et la justice militaire n’avait plus qu’à tirer sa révérence, Bolo eût-il cambriolé un coffre-fort pour se les procurer. Elle n’était pas qualifiée pour rechercher les origines d’une fortune édifiée à une époque où il n’y avait pas encore d’ennemi.
    Ou bien les fonds n’étaient arrivés en Amérique que postérieurement au 2 août 1914 et alors l’inculpé avait de terribles comptes à rendre. Mais comment le savoir ? (7)»
Les premiers interrogatoires avait eu lieu au Grand Hôtel. Aux dires de Bouchardon, Bolo était dans sa chambre, dans son lit, « languide, nonchalant, de plus en plus indifférent à son affaire ». (8)» Quand, chose rare, il voulait bien parler de l’affaire, c’était pour dire ceci :
    — Oui, j’ai fait revenir d’Amérique, en 1916, des fonds considérables. Mais, en 1904, à Bordeaux, j’ai épousé une veuve qui m’a apporté une magnifique fortune. Vérifiez ! J’ai disposé d’un capital, immédiatement réalisable et réalisé, de deux millions et demi, sans compter une rente annuelle de quarante-sept mille francs. Je possède à Biarritz, une villa digne des Mille et une Nuits, la villa Velléda. Eh bien ! Cette fortune, j’ai su, par des spéculations, peut-être audacieuses, la faire fructifier. Certes, je suis devenu un très grand monsieur, mais je le dois à mes talents et à ma chance. Avant la guerre, j’avais en dépôt, dans une banque de Hambourg, six millions que j’ai donné l’ordre de faire virer sur la banque Amsinck de New-York, aux environs du mois de mai 1914. Demandez à la banque Amsinck et vous aurez la confirmation matérielle de ce que j’avance. (9)»
    Demander à la banque Amsinck de New-York ? Impossible. Bouchardon le savait bien. Bolo aussi probablement. En février 1917, les Etats-Unis étaient neutres et, s’agissant d’intelligences avec l’ennemi, une commission rogatoire n’avait aucune chance d’aboutir.

    D'emblée, un des administrateurs du Grand Hôtel avait prévenu Bolo : « Votre affaire est délicate. C'est l'Elysée qui marche contre vous. Vous êtes en butte à des haines toutes puissantes. (10)» Le chef de l’Etat aurait d’ailleurs souhaité que Bolo fût arrêté, mais, « une force inconnue s'oppose encore à ce qu'on arrête Bolo » (11), déplorait-il.
    Monier était stupéfait de voir son ami accusé d’intelligences avec l’ennemi. « Jamais, s’exclamait-il, on ne prouvera contre Bolo une accusation aussi grave ! (12) » Stupéfait, Caillaux l’était également. Il avait interrogé des membres du gouvernement. Bolo, de leur point de vue, ce n’était pas sérieux, c’était Humbert et peut-être lui, Caillaux, qu’on voulait atteindre.

    Le 13 février 1917 Charles Humbert était, sur sa demande, reçu à l’Elysée. « Je viens vous parler de l'affaire Bolo, dit-il au chef de l’Etat ; je le crois innocent, mais, s'il est coupable, cela ne regarde que lui. Je tiens seulement à vous fournir à ce sujet quelques explications personnelles. J'avais acheté le Journal d'accord avec MM. Desouches et Lenoir. Ils m'ont ensuite créé mille difficultés, et j'ai compris que la direction patriotique que je donnais au Journal ne leur plaisait pas. J'ai su que Lenoir était allé en Suisse et y avait eu des relations avec des personnages suspects. C'est pour me débarrasser de Lenoir et Desouches que j'ai accepté l'argent de Bolo. (13) » Alors, Poincaré avait dit à Humbert qu’il avait joué de malheur et qu’il était tombé de Charybde en Scylla. Cinq jours plus tard, au détour d’une conversation, le général Nivelle aurait entendu le chef de l’Etat dire en substance :
    — Oh ! Humbert, il nous laissera tranquille maintenant ; il a du plomb dans l'aile (14). »

    Quant à Bolo, quand il lui arrivait courant mars d’évoquer les poursuites dont il était l’objet, il n’hésitait plus à dire : « Oui, on m'embête énormément.(15)» et le vote, le 6 avril 1917, de la reconnaissance de l'état de guerre entre les États-Unis et l'Allemagnepar le Congrès  américain était lui-même de nature à l’embêter car maintenant la commission rogatoire que le capitaine Bouchardon se proposait d’envoyer outre-Atlantique avait quelque chance d’aboutir. Et un autre embêtement l’attendait en ce mois d’avril...

    Extrait de L'Affaire Bolo pacha de Dominique Fradet à paraître en 2018. © Éditions Fradet. Tous droits réservés.

    NOTES
    (1) BOUCHARDON Pierre. « L’affaire Bolo pacha », Historia, Juin 1956, N° 115, p. 557.
    (2) Ibid., p. 558.
    (3) Ibid.
    (4) GABORIAU Emile, Le Crime d’Orcival, Paris, E. Dentu, Editeur, 1867, p. 40.
    (5) CAILLAUX Joseph, Mes Prisons, 2e édition, Paris, Aux Éditions de la Sirène, 1920, p. 84 et suiv.
    (6) Ibid.
    (7) BOUCHARDON Pierre, art. cit., p. 559.
    (8) Ibid.
    (9) Ibid., p. 558 et suiv.
    (10) Le Petit Parisien, 5 février 1918.
    (11) POINCARÉ Raymond, Au service de la France : neuf années de souvenirs, IX « L’année trouble, 1917 », Paris, Librairie Plon, 1932, p. 58.
    (12) Le Matin, 18 avril 1919.
    (13) Revue des causes célèbres, politiques et criminelles : compte rendu des débats judiciaires d'après la sténographie, avec croquis pris à l'audience, n° 41-42, 15 juin 1919, p. 535.
    (14) Ibid., p. 549
    (15) Le Matin, 10 février 1918, 3e éd.








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