Éditions Fradet 
Reims


Dernière mise à jour :
18/5/2018

Reims 1900-2000
Un siècle d'événements

Daniel Pellus





Reims 1000-2000 :
dix siècles d'événements





 


1938 : l'inauguration de la cathédrale de Reims restaurée

par Daniel Pellus

    La cathédrale restaurée», «L’apothéose de la cathédrale ressuscitée», «La merveille du monde ressuscitée»,  «Reims revit les heures fastueuses de son passé royal»,  «La cathédrale de Reims renaît de ses cendres, plus glorieuse et magnifique que jamais»... Le lundi 11 juillet 1938, tous les journaux français, sans distinction d’opinions, rendent compte avec enthousiasme des grandioses cérémonies qui viennent de se dérouler à l’occasion de l’inauguration officielle de la cathédrale restaurée. Le presse étrangère consacre également d’importants articles à l’événement. Comme par exemple La Tribune de Genève, qui écrit : «Dans la rumeur grave des cloches et des orgues, dans le déploiement des processions et des troupes rendant les honneurs, la glorieuse cathédrale s’est réveillée de son douloureux silence. Et il n’est guère de leçon plus admirable que celle de cette renaissance. C’est l’œuvre patiente, opiniâtre, des hommes relevant les ruines de la guerre. C’est surtout le triomphe de l’esprit sur l’adversité.
    Les fêtes ont duré deux jours. Elles se sont déroulées avec un faste, une ferveur extraordinaires. Plus de 100000 personnes ont afflué à Reims pour vivre ces journées historiques qui ont fait dire à un vieux Rémois : «Maintenant je peux disparaître. Ma cathédrale est ressuscitée et Dieu m’a permis d’assister à sa résurrection.»

    La première cérémonie a lieu le samedi 9 juillet en la basilique Saint-Remi. Le pape, frappé par le caractère symbolique des fêtes rémoises, a décidé de nommer un légat afin de donner à l’événement un éclat incomparable. Il a désigné pour cet honneur le cardinal Suhard, qui est intronisé dans la basilique encore incomplètement restaurée, sous la «couronne de lumières», réplique exacte de celle du XIIe siècle, avec ses 96 bougies symbolisant les 96 années de la vie de saint Remi.

    Le même jour, les grandes orgues de la cathédrale sont bénies et inaugurées par le cardinal Suhard. La cérémonie est suivie d’une audition des maîtres d’orgue de l’école française et d’une allocution du chanoine Leflon. A l’orgue se trouvent Joseph Bonnet, organiste du grand orgue de Saint-Eustache à Paris, le chanoine Lartilleux, titulaire des grandes orgues de la cathédrale, et Mlle Lucienne Chevrot, organiste suppléante.


    La messe pontificale du dimanche 10 juillet attire une foule énorme. Dès 8 heures, les fidèles munis de cartons envahissent les nefs de la cathédrale et les planchers surélevés qui garnissent les côtés du transept. Les personnes qui n’ont pu entrer occupent en hâte les gradins construits sur la place du Parvis. Ils sont aux premières loges pour admirer l’imposant cortège qui, à 8h45, sort de l’ancien archevêché. Un spectacle haut en couleur. Viennent en tête sept cardinaux vêtus de leur manteau écarlate, suivis de quarante-sept archevêques et évêques, des chevaliers pontificaux, des chevaliers de l’ordre de Malte en grande tenue et d’une cohorte de prêtres, chanoines et prélats. Lorsque le cortège arrive devant le portail de la cathédrale, la foule, jusque-là silencieuse, éclate en applaudissements. Ceux-ci redoublent à l’arrivée des personnalités : le président de la République Albert Lebrun, le prince de Monaco, Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts, le maréchal Pétain, le général Gouraud, les ambassadeurs de nombreux pays amis, les représentants de tous les corps constitués.

    Dès que le chef de l’État a pris place dans le sanctuaire, sur l’estrade qui lui a été préparée près de l’Évangile, le cardinal Suhard monte en chaire et prononce un long discours. Il salue les personnalités présentes, remercie tous ceux qui ont permis la restauration de la cathédrale, dont il raconte l’histoire : «Quel Français, devant cet édifice, ne sent pas que le pays a trouvé là sa saisissante expression : le clair génie de sa race dans le plan si net, si simple, définitif de cette cathédrale?  Quel Français n’y retrouve le goût de l’ordre inné en nous dans ces masses harmonieuses? Quel Français ne reconnaît le sens de la mesure dans cette ornementation si simple, mais si  juste et si vraie, surtout dans quelques-unes des admirables statues du portail que l’art grec n’a pas surpassées? Quel est le Français qui ne se sentit lui-même frappé, qui ne frémit dans les profondeurs de son âme, non seulement par la ruine d’une œuvre incomparable, mais pour quelque chose de plus profond encore : dans la cathédrale de Reims, le cœur de la France avait été atteint...»

    Le discours terminé, la messe pontificale commence. Le cardinal légat la célèbre lui-même, entouré d’un nombre imposant de diacres revêtus des ornements qui furent utilisés au sacre de Charles X. Au cours de l’office, le cardinal se sert du précieux calice de saint Remi, pièce maîtresse du trésor de la cathédrale. Grâce aux appareils de diffusion, le discours et la messe sont suivis par une foule immense qui se presse sur la place du Parvis et déborde largement dans les rues avoisinantes.

    La même foule assiste à la cérémonie religieuse de l’après-midi, au cours de laquelle le R.P. Gillet, maître général des Dominicains, évoque longuement les «mystères de Notre-Dame de Reims» dans un sermon qui est suivi d’un salut solennel. C’est enfin, pour clôturer les fêtes religieuses, la spectaculaire procession des reliques des saints de France. Des prêtres du diocèse, revêtus de la chasuble d’or, portent cinquante reliquaires. Portée par vingt-cinq hommes encadrés par les chevaliers de Malte et les chevaliers pontificaux, la lourde châsse de saint Remi, qui a quitté pour un moment la basilique, vient ensuite. Le cardinal légat, portant la mitre et la crosse, entouré de sa cour pontificale, ferme le cortège qui fait lentement le tour de la cathédrale.
Pendant tout l’après-midi, le général Gouraud, dont l’armée a défendu et sauvé Reims en juillet 1918, s’est volontairement mêlé à la foule qui se serrait place du Parvis. «Je n’ai jamais ressenti,  confie-t-il à la fin des cérémonies, pareille émotion depuis le défilé de la Victoire en 1918.»

    Vendredi et samedi soir, des milliers de personnes ont applaudi le spectacle donné devant le grand portail illuminé de la cathédrale. Au programme : Le Jeu d’Adam et Eve, mystère du XIIe siècle, et Le Jeu des Grandes Heures de Reims d’Henri Ghéon, une évocation à la fois poétique et dramatique des événements dont la cathédrale a été le témoin.

    La seule critique émise à l’occasion de ces fêtes mémorables concerne le déplacement de la statue de Jeanne d’Arc, qui se dressait depuis 1896 au milieu de la place du Parvis et qu’on a reléguée dans le square situé derrière le palais de justice pour faciliter la construction des tribunes et des gradins destinés au public. De nombreuses protestations se sont élevées : «Était-ce vraiment nécessaire? demande Pierre-Luc Petitjean dans La Champagne Illustrée. La statue de Jeanne d’Arc doit revenir sur le Parvis!»

    Un an après, une nouvelle guerre éclatera, qui mettra fin à la polémique. La statue de Jeanne d’Arc ne retrouvera pas la place qu’elle occupait à l’origine.

   Extrait de Reims 1900-2000 - Un siècle d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2001. Tous droits réservés.


La cathédrale de Reims
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