Éditions Fradet
Reims

Dernière mise à jour :
15/4/2018

La cathédrale de Reims dans l'histoire
par Daniel Pellus

Reims 1000-1600
Six siècles d'événements

Daniel Pellus






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1210    La cathédrale détruite par un incendie. C’était le 6 mai. La population de Reims va passer une nuit blanche. Un incendie fantastique, comme il s’en déclare de temps à autre au Moyen Age, ravage le centre de la ville. Des flammes gigantesques s’élèvent de la cathédrale et éclairent comme en plein jour la place du Parvis. Le feu s’est communiqué rapidement aux maisons environnantes qui, construites en matériaux peu résistants où le bois entre pour une large part, offrent aux flammes une proie facile.     Les habitants du quartier menacé s’enfuient, emportant sur leur dos ce qu’ils peuvent. Dans le reste de la ville, c’est la panique...

1211    L’archevêque pose la première pierre de la nouvelle cathédrale. Très exactement un an après l’incendie qui a détruit l’église carolingienne, le 6 mai 1211 donc, l’archevêque Aubri de Humbert, entouré de nombreux prélats, pose la première pierre de la nouvelle cathédrale de Reims, celle que nous admirons encore et qu’admirent chaque année des milliers de touristes.Manifestement, l’archevêque n’a pas perdu un temps précieux à pleurer sur les ruines de l’ancienne cathédrale. C’est un homme de décision. Son archevêché est l’un des plus puissants du royaume. Successeur de saint Remi, apôtre des Francs, il dispose de la couronne. Il faut donc à Reims une nouvelle cathédrale. Aubri de Humbert veut qu’elle soit un chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvres qui surgissent un peu partout en France.
Nous sommes à l’époque où, en effet, jaillit dans le pays une merveilleuse floraison d’églises ogivales. Les églises de Noyon et de Sens sont des créations du xiie siècle. La cathédrale de Laon, commencée en 1174, est en voie d’achèvement. Le chœur et la nef de Notre-Dame de Paris, commencés en 1160, sont terminés. Et on a entrepris, dès la fin du xiie siècle, la construction des cathédrales de Bourges et de Chartres.
L’histoire ne sera pas toujours très gentille pour l’archevêque Aubri de Humbert. Le bruit courut que l’incendie avait été allumé volontairement «dans le but de supprimer un édifice vieux, démodé, et de le remplacer par un monument somptueux comme on en élevait de toute part». Plusieurs historiens, reprenant ces rumeurs, iront juqu’à mettre en cause l’archevêque lui-même, prétendant qu’il aurait prêté la main à l’incendie «pour illustrer son épiscopat par la construction d’un monument colossal».
Ces allégations sont difficilement croyables. Au Moyen Age, pour démolir une vieille église qui avait fait son temps, il n’était pas besoin de recourir à de tels moyens, surtout quand on était archevêque de Reims. D’autre part, à l’époque, on savait très bien qu’en mettant le feu à une église, on risquait de détruire une ville entière et faire de nombreuses victimes. Il eût fallu que l’archevêque de Reims fût un criminel pour se prêter à un tel acte.Disons simplement que la destruction de la seconde cathédrale de Reims est arrivée à point... Elle a permis, à une époque où l’art ogival était en pleine expansion, la construction de l’un des plus purs joyaux de l’art essentiellement français que fut l’architecture du xiiie siècle.
Comment furent financés les travaux de la cathédrale de Reims, un édifice dont la construction est impensable au xxie siècle? Comment a-t-on trouvé les sommes énormes nécessaires pour la réalisation d’un tel projet? On explique ce «miracle» par l’esprit qui régnait dans les «siècles de foi» que furent les xie, xiie et xiiie siècles. C’était l’époque où les gens n’hésitaient pas à verser «leur sang, leur sueur et leurs richesses pour procurer la gloire du Seigneur». Les uns partaient défendre le tombeau du Christ dans ces fantastiques croisades lointaines. Ceux qui restaient participaient à l’édification de prestigieuses cathédrales comme on n’en fait plus depuis. Les riches donnaient leur or. Lorsqu’ils y mettaient de la mauvaise volonté, les archevêques, qui étaient de puissants seigneurs, savaient les y contraindre. Le pauvre donnait aussi son denier, ou tout simplement son travail.L’archevêque de Reims commence par donner tout l’argent dont il dispose, et il est imité, dit-on, par les chanoines qui abandonnent leur trésor. Cela ne suffit pas pour financer la construction. Mais Aubri de Humbert, décidé malgré tout à mener les choses rondement, choisit sans tarder un architecte et lui dit : «Commencez! Dieu et les hommes nous aideront!»
Ce sont donc les hommes que l’on met à contribution pour financer le chantier de la cathédrale. Le clergé lance de grandes quêtes dans le pays. Les quêteurs organisent dans les villes des fêtes solennelles, exposent au public, au cours de sortes de grands meetings, le but de leur mission, en promettant en échange des indulgences aux bienfaiteurs.L’historien Anquetil raconte la façon fort curieuse dont sont organisées ces «tournées» : «Quand il avait été décidé dans le Chapitre qu’on ferait une collecte pour les besoins pressants de l’église, les chanoines choisissaient entre ceux dont les talents promettaient un heureux succès. On les munissait de reliques, de lettres de recommandation, de bulles apostoliques, et de toutes les autres choses nécessaires à leur mission. Ils partaient acompagnés de tout le clergé qui les conduisait jusqu’aux portes de la ville en chantant des psaumes. Le peuple continuait le cortège jusqu’au lieu le plus proche. Arrivés dans une église, ils y déposaient respectueusement leurs reliques, faisaient élever devant la porte une tribune, et haranguaient la multitude qui, touchée de leurs discours pathétiques, s’empressait d’obtenir  par ses aumônes les indulgences qu’ils lui présentaient... La récolte était surtout abondante dans les lieux soumis à quelque interdit. A l’arrivée des pieux collecteurs, tout le lugubre appareil de l’excommunication disparaissait : on ornait les églises, les cloches sonnaient, on célébrait les Saints Mystères. Les gens de la campagne surtout, charmés de ce changement inespéré, regardaient ceux qui leur procuraient ce bonheur comme des anges de paix envoyés pour les tirer du deuil et de l’affliction, et se faisaient un devoir de piété de contribuer de leurs biens à la bonne œuvre qu’on leur proposait.»Mais les choses n’iront pas toujours très bien. Les chanoines finiront par se lasser de cette besogne et se feront remplacer de plus en plus par des prêtres qui y mettront moins d’ardeur. Le bon peuple commencera sans doute, lui aussi, à se lasser de verser le plus clair de son argent pour s’acheter le paradis. Et il y aura aussi les escrocs, imposteurs et filous qui sauront profiter de l’aubaine. Au bout d’un certain temps, on s’aperçoit que la région est infestée de faux prêtres munis de fausses reliques, de fausses bulles qui racontent de faux miracles... plus beaux que les vrais, et s’emplissent les poches sans vergogne. Cette corruption amènera les conciles à interdire les collectes dans le pays. Mais l’archevêché de Reims avait déjà amassé une somme suffisante pour la mise en chantier. On ne fera appel à nouveau à la générosité publique que plus tard, et à plusieurs reprises. Car la construction de la cathédrale, commencée en 1211, doit durer deux siècles...Il faudra attendre les recherches de Louis Demaison, archiviste de Reims de 1879 à 1913, pour connaître le nom de

l’architecte à qui l’on doit les plans de la cathédrale. Il s’agit de Jean d’Orbais, un homme qui tirait son nom du bourg d’Orbais, où l’on pense qu’il dut apprendre le  métier d’architecte. C’est lui qui édifia le chœur de la cathédrale, et mourut sans doute avant de l’avoir achevé en 1231.
D’autres architectes prirent le relais : Jean le Loup de 1231 à 1247, Gaucher de Reims de 1247 à 1255, Bernard de Soissons de 1255 à 1290 et Robert de Coucy de 1290 jusqu’à sa mort en 1311. Il est certain que ces hommes qui ont succédé au premier et grand architecte n’ont fait qu’exécuter ses plans. La merveilleuse unité de style de l’édifice de Reims le prouve de façon suffisamment claire....

1429    Le sacre de Charles VII. En France le sacre d’un roi doit avoir traditionnellement lieu un dimanche. Or l’arrivée du cortège royal et de Jeanne d’Arc à Reims se passe un samedi. Il est donc décidé que celui de Charles VII sera célébré dès le lendemain, le 17 juillet 1429. On ne voulait pas attendre une semaine pour des raisons politiques et stratégiques évidentes. Cette précipitation est surtout voulue par Jeanne d’Arc qui, au moment où elle atteint le point culminant de ce qu’elle considère comme sa «divine mission», craint un revirement du «faible roi» ou de ses trop habiles conseillers...

1481    Le 24 février, un terrible incendie ravage la cathédrale, anéantissant une partie de deux siècles de labeur.
La catastrophe arrive en fin de matinée, entre onze heures et midi. Des ouvriers chargés de réparer la toiture de plomb de l’édifice avaient laissé dans les combles un fourneau à fondre le plomb allumé, pendant qu’ils se rendaient en ville sur un autre chantier. Le feu se communique à la charpente et dévore rapidement toute la toiture de la cathédrale. Dès l’apparition d’une fumée suspecte sortant du clocher situé sur le chœur, l’alerte est donnée. On accourt de toutes parts. Les Rémois tentent de lutter contre l’incendie avec l’eau qu’ils apportent dans des seaux en cuir. Mais c’est en vain. Le Moyen Age est impuissant contre de tels sinistres...

Extrait de Reims 1000-1600 - Six siècles d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2007. Tous droits réservés.


1211_cathedrale_reims.jpg
Notre-Dame de Reims. Élévation.
Calque d'un dessin du XIIIe siècle
fait sur un manuscrit de Villard de Honnecourt.
BMR8-039.


1429_sacre_charles_VII_reims.jpg
Couronnement de Charles VII
par l' archevêque de Reims.

17 juillet 1429.
BnF, Manuscrits occidentaux,
Français 5054, f. 63v.





1570_cathedrale_reims.jpg
Portail de Notre-Dame de Rheims.
Par Jacques Androuet du Cerceau.
XVIe siècle.

Bibliothèque municipale de Reims,
X-II-a, BMR9-316.


Reims 1600-1800
Deux siècles d'événements

Daniel Pellus




1747    Démolition du grand autel de la cathédrale. On décide en 1747 de démolir le grand autel de la cathédrale, qui avait été construit au milieu du XVIe siècle sous le pontificat du cardinal de Lorraine pour remplacer un ancien autel entièrement en bois. Dom Chastelain en a donné la description suivante dans son journal : «Il était construit d’un marbre gris poli depuis le marchepied jusqu’au sommet, et avait des enrichissements qui n’étaient pas communs, car la table où le prêtre célèbre, qu’on montrait à découvert aux fêtes solennelles, est faite d’une lame d’or relevée en figures. Au derrière s’élèvent deux piliers de marbre enrichis de leurs chapiteaux avec une autre plaque d’argent doré, comme dans un cadre, où la Cène du Sauveur est représentée en relief. Et dessus le faîte qui est de la largeur de l’autel est posée l’image de la Vierge, aussi d’argent doré, entre quatre piliers de marbre couronnés de leurs chapiteaux. Derrière est une croix de vermeil, élevée sur une pyramide de marbre, ayant deux châsses à ses côtés et derrière vingt cierges. Cet autel était environné de pantes et rideaux qu’on changeait selon la couleur des fêtes. A son emplacement on éleva un nouveau maître-autel aux frais du chanoine Godinot. Le chanoine Cerf, dans son Histoire de la cathédrale de Reims, en donne la description suivante : «Il a la forme d’un tombeau à deux faces. Les marbres qui le composent sont très précieux, parfaitement travaillés. Les profils et les moulures sont très riches. Deux plaques en marbre blanc, provenant du couvent de Sainte-Claire à Reims, ornent cet autel par devant et par derrière. Elles remplacent les tables d’or que M. Godinot avait fait exécuter avec bien des difficultés... L’autel, en griot d’Italie et en marbre rouge, coûta 9500 livres. Les angles sont ornés de quatre anges en bois sculpté et doré. A chaque extrémité se trouve un riche écusson, également en bois doré.»
La Révolution va saccager cet autel. Les tables d’or offertes par le chanoine Godinot seront fondues. Les anges dorés  et les autres ornements placés aux extrémités de l’autel seront détruits.

1790    Suppression et démolition du chapitre de la cathédrale. Le 24 novembre 1790, la municipalité de Reims annonce la suppression du chapitre et l’interdiction aux chanoines de la cathédrale d’exercer leurs fonctions canoniales. Le chapitre compte alors dans ses rangs 64 chanoines, dont treize natifs de Reims, dix-huit du diocèse de Reims, le reste originaires de diverses régions de France. Ils vont se disperser. Certains restent à Reims, et quelques-uns retrouveront leurs fonctions en 1821. Leur réaction après cette brutale interdiction, exprimée dans une lettre adressée au district, est calme, digne et simple dans la forme et dans le fond : «Le coup le plus douloureux pour nous est frappé, et nous en porterons l’impression jusqu’au tombeau. Au milieu de nos disgrâces, il nous était resté jusqu’à ce moment la consolation de pouvoir remplir les devoirs du culte public attaché à notre institution. Aujourd’hui que des défenses rigoureuses y mettent obstacle, nous devons courber la tête sous le poids de l’autorité et céder à la force sur ce point, ainsi que nous l’avons déjà fait sur le dépouillement des biens dont le chapitre était en possession.»
La lettre, signée par le prévôt de Maurous et son secrétaire Massigas, conclut : «Fidèles aux maximes de l’Évangile, nous nous ferons toujours un devoir de donner l’exemple de l’obéissance à l’autorité temporelle en tout ce qui est de sa compétence, et ne sera point opposé à la religion catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle nous voulons vivre et mourir...»
Que va-t-il advenir des constructions appartenant au chapitre, qui constituaient jusqu’à la Révolution une ville dans la ville? C’était un petit État accolé au chevet et à toute la partie nord de la cathédrale...

1799    La cathédrale a-t-elle été mise en vente? Dans un ouvrage publié en 1910, l’écrivain Émile Bayard affirme avoir trouvé la note suivante dans un journal daté du 10 nivôse an VII (1799) : «Le ministre de l’Intérieur vient d’écrire au ministre des Finances pour l’inviter à suspendre la vente de la cathédrale de Reims : le produit de la vente serait peu considérable et la conservation du monument est précieuse, sous les rapports de l’antiquité et de l’art. Nous espérons, en conséquence, que des adjudications barbares ne porteront pas la hache sur ce beau monument, que la faux du vandalisme avait respecté, et n’ajouteront pas cette perte à toutes celles dont gémissent les amis des arts». autre part, l’écrivain Louis Paris affirmait que «trois ardents patriotes et fort habiles industriels avaient soumissionné et sollicité, moyennant quelques assignats, le privilège de démolir la cathédrale et, durant quelques jours, fut réellement mise en question l’existence du plus beau monument de la chrétienté». Et l’on trouve dans les écrits du bibliophile Henri Menu la phrase suivante : «Après la fermeture des églises, des aigrefins parlaient de la mise en vente de la cathédrale...» La cathédrale a-t-elle réellement été mise en vente, comme beaucoup d’édifices religieux, pendant la Révolution? La question excite la curiosité d’un membre correspondant de l’Académie nationale de Reims, Anatole Paroissien, qui se lance dans une longue et minutieuse enquête...

Extraits de Reims 1600-1800 - Deux siècles d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2005. Tous droits réservés

1747_cathedrale_reims_ancien_autel.jpg
L’ancien maître-autel,
démoli en 1747.
Gravure de 1722.



1790_cathedrale_reims_chapitre_demolition.jpg
Le chapitre de la cathédrale sous l’Ancien Régime : une petite ville dans la ville. Détail du plan Colin, 1665.


1799_cathedrale_reims_portail_XVIIIe.jpg
Vue du portail de l’église
cathédrale de Reims. Burin
signé Martinet, XVIIIe.













Reims 1800-1900
Un siècle d'événements

Daniel Pellus




1825    Le dernier sacre d’un roi : contrairement à Louis XVIII, Charles X accepte avec empressement de respecter la tradition royale en se faisant sacrer à Reims. La cérémonie est fixée au 29 mai 1825, jour anniversaire du dernier sacre de la monarchie. C’est en effet le 29 mai 1775 que Louis XVI fut sacré dans la même ville de Reims.
Branle-bas dans la cité des sacres, heureuse de retrouver son ancien privilège. Il faut édifier dans la cathédrale les loges et les tribunes qui doivent recevoir le monde de la cour, aménager le palais archiépiscopal, qui sert encore de tribunal et de prison, pour y loger le roi, décorer les rues et places de la ville. Enfin prévoir le logement des nombreux invités à la cérémonie.
Le 27 mai, le roi arrive à Fismes, où il va passer la nuit. Il est accueilli par le préfet, Bourgeois de Jessaint, et les autorités de la région. Le lendemain, Charles X et sa suite entrent à Reims par la porte de Vesle, où le maire Ruinart de Brimont lui remet les clefs de la ville. Il est accueilli ensuite à la cathédrale par l’archevêque de Reims, Mgr de Latil, assiste aux vêpres, et se rend à l’appartement aménagé à la hâte dans l’ancien archevêché. Les tribunaux ont été transférés à l’hôtel de ville, la gendarmerie et la prison dans les dépendances de l’Hôtel-Dieu, rue Tronsson-Ducoudray. Dans l’ancien jardin du palais, partagé en trois cours pour la promenade des prisonniers, les murs ont été démolis, le sol nivelé et planté d’arbres et de plantes en un temps record. Pendant des semaines, maçons, charpentiers, peintres et tapissiers se sont succédé dans l’archevêché. Les travaux ont été rondement menés, et les chambres destinées au roi et à sa famille sont richement meublées. Le roi félicite l’architecte Mazois, qui a dirigé les travaux : «Je suis ici comme aux Tuileries», lui dit-il.
La journée du 29 mai est celle du sacre. Lire la suite...

Extrait de Reims 1800-1900 - Un siècle d'événements de Daniel Pellus. © Éditions Fradet, 2003. Tous droits réservés.
1825_sacre_charles_X_reims_1.jpg
L’arrivée du roi
devant la cathédrale de Reims.
Dessin de Chapuy.