Éditions Fradet
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1911 en Champagne,
chronique d'une révolution
Dominique Fradet


Table des matières

1. À bas la bibine!
2. Roulements de tambour
dans la Vallée.
3. Sabotages en règle.
4. Gloire au champagne!
5. L’Aube se réveille.
6. Les Aubois voient rouge.
7. Tous à Troyes!
8. La colère des Marnais.
9. Un boulevard en flammes.
10. Vision tragique.
11. La Marne sous le choc.
12. L’Aube ne désarme pas.
13. C’était la faute au Sénat.
14. La voiture mystérieuse.
13 x 20,5 cm - 192 pages
29 photos hors-texte



 

 

8 avril 1911 : en route pour Troyes  

Alea jacta est ! «Tous à Troyes dimanche !» tel fut le cri de ralliement qui groupa en une intrépide phalange nos vignerons exclus et dupés.

Six heures. Aux quatre coins de Bar-sur-Aube qui sommeille, les clairons égrènent leurs notes cuivrées. La sonnerie s’envole, alerte, pimpante : «Vigneron lève-toi... vigneron lève-toi bien vite !...» Debout, les champions de la juste cause ! En avant, les valeureux soldats du Bataillon de fer ! La vie renaît et la cité, combien paisible jadis, s’emplit de mouvement.

Rassemblement

En hâte, les groupes se rassemblent dans les différents quartiers et convergent peu à peu vers la rue Nationale où doit se former la colonne, à hauteur de la place de l’Hôtel de Ville. Des communes voisines arrivent aussi les délégations. Trois cents hommes sont groupés à six heures et demie. Les pancartes nous apprennent qu’il y a là ceux de Bar-sur-aube, Fontaine, Baroville, Colombé-la-Fosse, Colombé-le-Sec, Rouvres, Lignol, Engente, Saulcy, Voigny, Arrentières...Indifférents aux morsures de la bise matinale, les membres du Comité se prodiguent, donnent des ordres, placent les groupes, distribuent à la ronde des macarons roses, où se détachent ces mots  : «Champenois nous fûmes, Champenois nous sommes, Champenois nous resterons, et ce sera comme ça !»

Selon les recommandations du Comité, chacun a emporté son fousseux enrubanné de rouge, sa musette et son baril. Beaucoup ont roulé en sautoir couvertures et pèlerines. Innombrables sont les pancartes protestataires ou humoristes. Qu’on en juge par ces deux prises au hasard : «En 1420, Isabeau de Bavière vendit la France aux Anglais ; en 1908, le Gouvernement républicain vendit la Champagne aux Marnais !» – «Saint Champagne, du fond de votre monistère priez pour nous !» Dans la colonne, où les âges sont confondus – nous avons remarqué à côté d’hommes déjà murs, de tendres adolescents, témoin ce petit garçon de sept ans, Georges Chocquard, de Bar sur Aube. L’impatience de la marche en avant se manifeste. On maudit les retardataires. M.Blot, membre du Comité, préposé à la surveillance de la marche, donne enfin le signal du départ.

En avant

Précédé d’une «clique» endiablée et d’une nombreuse fanfare, le Bataillon de fer s’ébranle aux accents de L’Internationale des Vignerons. Le coup d’œil est pittoresque, unique, impressionnant. De la masse noire ondoyante surgissent une floraison de drapeaux de toutes les couleurs, tricolores voilés de crêpes, noirs, rouges et verts. Tendant le jarret, l’allure martiale, avec leurs fousseux, la tête haute, coiffés de rouge, défilent les manifestants. Un gars solide précède le premier groupe, élevant bien haut l’emblème du Bataillon, un immense drapeau rouge voilé de crêpe. La hampe, qui mesure trois mètres, se termine par un solide fousseux st sur les plis de l’étoffe, que le vent fait claquer, ondoye cette devise : «Vaincre ou mourir!» Deux vignerons encadrent le porte-drapeau avec, sur l’épaule, leur glaive (instrument à très large fer avec lequel on coupe le marc de raisin).

Tout Bar-sur-Aube est dans la rue ou aux fenêtres pour souhaiter bonne chance aux partants. Aux vivats, ces derniers répondent en scandant avec une nouvelle énergie les strophes de leur chant de revendication. Ils passent, emportant avec eux l’espoir tenace, gagnent les portes de la ville et prennent la route de Troyes.

La première étape

Elle fut allègrement franchie en cinq heures sous un soleil radieux. Partout sur son passage, le Bataillon suscita l’enthousiasme.  Ailleville, le premier pays traversé, lui fit fête. Les habitants se portèrent au devant des vignerons pour leur offrir des rafraîchissements et une courte halte permit les effusions réciproques. À Montier-en-l’Isle, Dolancourt, Magny-Fouchard, même accueil fraternel et empressé. Quelques minutes d’arrêt sont prévues à chaque localité, mais auparavant on y fait une entrée sensationnelle.

Pas un seul instant, au cours de ces dix-huit kilomètres, l’entrain ne se ralentira. On ne marche plus, on court à certains moments, dans les côtes, les tambours battent la charge. C’est tout simplement admirable. Et puis à chaque instant de nouvelles unités s’agglomèrent à la masse, lui infusant un regain d’énergie. À Magny-Fouchard, les communes de Meurville, Bligny, Urville, Dolancourt s’intercalent. Un kilomètre plus loin ce sont celles de Spoy, Couvignon, Fravaux. Peut-être en oublions-nous, ils étaient tant ! Que les oubliés nous pardonnent toute erreur involontaire.

 A Vendeuvre

La ville, pavoisée, attendait ses hôtes avec impatience. Un arc de triomphe, dressé aux premières maisons, résumait le sentiment général : «Soyez les bienvenus!» En effet, ils le furent. Et plus tard, lorsque les Aubois d’aujourd’hui, redevenus Champenois, raconteront à leurs petits-enfants cette inoubliable croisade, ils évoqueront avec attendrissement l’enthousiaste réception qu’on leur prépara.

Pour la circonstance, les usines avaient fermé leurs portes. Tout travail demeurait en suspens. La matinée se passa en préparatifs pour les ménagères, tandis que les hommes, groupés devant les monuments publics, sur les places ou de porte en porte, commentaient ardemment la situation actuelle. D’aucuns prenaient connaissance de l’affiche de protestation du Comité central : «Fumisterie et Bluff». J’en ai vu serrer les poings et proférer des menaces. Partout également s’étalait, en gros caractères, sur losange écarlate : «Le Petit Troyen a menti en annonçant la victoire.» Sans commentaires.

À onze heures débouchent les cyclistes du Bataillon, précédant le gros de quelques kilomètres. La plupart ont remplacé leur coiffure habituelle par une casaque rouge. On les applaudit.

N’y tenant plus, une partie de la population se porte à la rencontre des valeureux représentants de nos malheureuses populations viticoles. Le Comité local, ayant à sa tête M.Ollivier, les sapeurs-pompiers, la Lyre Vendeuvroise, la Société viticole, les Bigophones, suivent l’exemple et s’avancent au-devant du Bataillon, qu’ils rencontrent au «Four-à-Chaux».

La jonction s’opère après quelques paroles de bienvenue dites le plus simplement du monde entre Comités ; les serrements de mains, les bravos et les souhaits s’échangent à la hâte car les Vendeuvrois comprennent que les circonstances ne se prêtent pas aux longues explications. Tout à l’heure, devant une bonne table, on causera. C’est pourquoi les nouveaux venus font tête à queue et alors commence une marche triomphale.

On se montre les principaux chefs du mouvement. M. Checq, en automobile découverte, obtient un joli succès. L’exiguïté de sa taille et sa calotte fourrée le désignent à la foule, très dense sur le parcours du cortège. MM.Berthaut, Victor Thierry, Rousseau, Blot, Raymond, François et d’autres encore du Comité de Bar-sur-Aube sont également très fêtés. Les damnés de la terre, comme ils s’intitulent eux-mêmes dans leur hymne farouche, suivent crânement malgré les kilomètres déjà faits. C’est du délire sur leur passage.

Très vite, le défilé dévale la Grande-Rue et vient s’arrêter sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

M. Ollivier se hisse sur le marchepied de la voiture qu’occupe M.Checq. «Mes chers amis, dit-il, au nom de la population de Vendeuvre et du Comité, je vous souhaite la bienvenue. Nous ferons le nécessaire suivant nos modestes ressources, pour vous accueillir le mieux possible. Soyez certains que nous sommes de cœur avec vous pour défendre la belle cause de la Champagne. Crions tous : Vive Checq ! (M.Checq fait d’inutiles gestes de protestation que couvrent les applaudissements.) Vive le Comité de Bar-sur-Aube ! Vive la Champagne ! Il en est ainsi fait et une clameur immense s’élève, s’enfle et gronde.

Ému plus qu’il ne voudrait le paraître, M.Checq parvient à placer ces quelques mots :

«Mes chers amis,

«Permettez-moi d’adresser, en votre nom, vos remerciements à notre excellent camarade Ollivier, président du Comité de défense, pour les bonnes paroles qu’il vient de dire et la réception triomphale de tout à l’heure. Nous sommes infiniment touchés des sentiments de sympathie que toute la population nous témoigne. Du fond du cœur, merci!

«Crions : «Vive la Champagne! Vive Vendeuvre!»

Les hourras recommencent de plus belle. Ensuite, c’est le repos et, les billets de logement distribués, les habitants s’emparent de leurs hôtes et les emmènent au plus vite.

Second départ et cantonnement

À deux heures sonnantes, le Bataillon au complet était à nouveau sous les armes.

Avant que la colonne ne s’ébranle, M.Rousseau, du haut d’un balcon, prononça ces quelques mots, accueillis comme il le devait par un tonnerre de bravos.

«Mesdames, Messieurs,

«En l’absence de notre ami, Gaston Checq, je me fais son interprète, celui du Comité central de Bar-sur-Aube et de tous les vignerons, pour vous dire que nous avons été non seulement bien reçus, mais trop bien reçus, par la population de Vendeuvre. C’est pourquoi nous nous faisons un plaisir, et même un devoir, comme membre du Comité de Bar-sur-Aube, de remercier la sympathique population vendeuvroise de ce qu’elle a fait pour les vignerons. Laissez-nous citer tout particulièrement MM.Ollivier, président du Comité de défense ; Nourrissat, vice-président, le Comité, tout le monde enfin. Cela, nous ne le dirons jamais assez. Mes amis les vignerons, nous vous donnons rendez-vous à Troyes pour la revendication de nos droits et de la justice.

«Vive Vendeuvre! Vive la Champagne!»

Un millier de Vendeuvrois formèrent escorte quelques kilomètres. Ils allèrent jusqu’au pont du chemin de fer. Juste à cette minute, un train vint à passer. La troupe entière se livra contre lui à une démonstration plus bruyante que dangereuse, mais qui, pendant dix secondes, attira aux portières des visages effarés… un rideau d'arbres déroba les wagons.

Cette dernière partie du trajet n’a pas d’histoire et le Bataillon de fer, en excellente forme, gagna allègrement le gîte prévu. Lusigny, Montiéramey, Montreuil, Courteranges et Mesnil-Saint-Père se sont disputés l’honneur de ce choix. À onze heures, demain, Troyes les accueillera à son tour.

Nous ne voudrions pas terminer ce bref compte-rendu sans citer l’énergique expression dont se servit un vieux brave d’Arrentières, arrivé frais et dispos à Lusigny, auquel nous adressions des félicitations : «Nous marcherons jusqu’à la mort. Si l’un "crève", il y en a sept pour le remplacer!» Que dire de plus !...

Le départ de Bar-sur-Seine

Bar-sur-Seine est pavoisé de drapeaux roulés et en deuil. Les sections des communes vignobles du «Bataillon de fer» arrivent de tous côtés, tambours et clairons en tête, pour se rendre à la gare, lieu de réunion. À une heure trois quarts, le Bataillon au complet se met en marche, drapeaux rouges déployés et pancartes sur les épaules. Le Bataillon remonte la rue Thiers et traverse la ville au milieu des acclamations de la foule qui l’escorte jusqu’à la sortie de la ville, faubourg de Troyes. Le «Bataillon de fer» est arrivé à cinq heures à Saint-Parres-les-Vaudes, où il est nourri et couché en billets de logement.


La Tribune de l'Aube, 9 avril 1911.


1911 en Champagne au fil des jours dans la presse de l'époque