Éditions Fradet
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1911 en Champagne,
chronique d'une révolution
Dominique Fradet


Table des matières

1. À bas la bibine!
2. Roulements de tambour
dans la Vallée.
3. Sabotages en règle.
4. Gloire au champagne!
5. L’Aube se réveille.
6. Les Aubois voient rouge.
7. Tous à Troyes!
8. La colère des Marnais.
9. Un boulevard en flammes.
10. Vision tragique.
11. La Marne sous le choc.
12. L’Aube ne désarme pas.
13. C’était la faute au Sénat.
14. La voiture mystérieuse.
13 x 20,5 cm - 192 pages
29 photos hors-texte





 

 

 

14 avril 1911 : on arrête le «rédempteur» de la Champagne

Épernay, 14 avril. –Des envoyés spéciaux du «Matin». – Ce n’est pas sans raison que le parquet d’Épernay appréhendait l’exécution des mandats d’arrêt décernés depuis quarante-huit heures contre MM. Émile Lagache, président, et Edmond Dubois, membre du bureau du syndicat viticole de Venteuil, ce dernier surnommé le «Rédempteur de la Champagne».

On sait la part que M. Dubois prit aux événements de janvier dernier.Une instruction était ouverte contre le «rédempteur», inculpé libre. D’autre part le président du syndicat, M. Lagache, était lui aussi l’objet d’une instruction judiciaire.

Les scènes qui se déroulèrent mardi soir à Damery décidèrent le parquet d’Épernay à faire écrouer MM. Dubois et Lagache.Des mandats d’arrêt furent décernés contre eux, mais dès qu’ils en avaient eu la nouvelle, MM.Dubois et Lagache s’étaient empressés de prendre la fuite et de se cacher aux alentours de Venteuil. D'autre, ainsi que nous vous le télégraphions hier, les vignerons de Venteuil étaient fermement décidés à ne pas laisser arrêter un seul d'entre eux.

Or les arrestations avaient été fixées à ce matin, au petit jour.

Dès quatre heures et demie nous arrivions à Venteuil.

À ce moment-là tout est encore calme et désert. Un profond silence plane sur le petit bourg. Les volets et les portes de toutes les maisons sont fermés : les vignerons dorment encore, d'un œil peut-être, mais ils dorment. Au fronton de la mairie flotte, sous le clair de lune, un drapeau rouge cravaté de crêpe. La cour de l'école est occupée par quatre-vingt hommes du 6e cuirassiers.

Grelottant de froid et d'insomnie, nous faisons les cent pas. Peu à peu le jour se lève. Les coqs chantent joyeusement. Venteuil se réveille. Quelques vignerons, la hotte au dos, se dirigent vers les vignes et nous dévisagent curieusement.

Il est cinq heures et demie. Le soleil pointe à l’horizon. Tout à coup, un homme passe en courant devant la mairie et entre dans une maison voisine. Bientôt un autre homme, à l’allure décidée, sort de cette même maison, puis se dirige à toutes jambes hors du village par la route conduisant à Reuil. De la direction opposée débouchent en trombes cinq gendarmes à cheval : ils aperçoivent le fuyard, lancent leurs chevaux, bride abattue, sur lui. L’homme est arrêté. Il ne fait aucune résistance : c’est  Edmond Dubois.

Dans la partie basse du village, on entend des rumeurs : un groupe de gendarmes mettent pied à terre et entrent chez Émile Lagache. Derrière eux, à cinquante mètres, arrivent au pas de course vingt gendarmes à pied, six inspecteurs de la Sûreté et... un serrurier. Plus loin, un escadron de cavalerie s’arrête à l’entrée du village.

La population crie "Vive Dubois"

La nouvelle que les gendarmes viennent d’arriver dans Venteuil se répand comme une traînée de poudre. En un clin d’œil, tous les habitants, qui ont compris ce qui va se passer, sont dans la rue. Les uns se portent devant l’habitation de M.Lagache ; la plus grande majorité vont se masser place de la Mairie, près de la maison de M.Dubois. Déjà gendarmes et cuirassiers forment un barrage devant les portes cochères de ces deux immeubles. M.Lagache n’est pas chez lui. Prévenu également par un vigneron que les gendarmes arrivaient sur Venteuil, il a pu réussir à fuir sans être vu, en s’engageant sur le coteau quelque peu boisé situé au nord du pays.

Mais voilà que M.Dubois, encadré de gendarmes, est conduit à son domicile. Il est furieusement acclamé au passage ; les cris de «Couarge!», «Vive Dubois!» retentissent. Simultanément, les inspecteurs de la Sûreté perquisitionnent chez les deux vignerons. Chez M.Lagache, on saisit quelques manifestes récents. Chez M.Dubois, une correspondance assez volumineuse est mise sous scellés.

La foule veut délivrer le prisonnier

Durant ces opérations judiciaires, la colère de la foule a grandi. Des injures, des menaces sont proférées à l’adresse des policiers, des gendarmes, du gouvernement. Le capitaine de gendarmerie fait à la hâte décharger le fourgeon à vivres des cuirassiers, où s’entassent du pain et de l’avoine, et fait ranger la voitures à cinq mètres de la porte de M.Dubois. Il est six heures et quart. La perquisition est terminée. Le «Rédempteur de la Champagne» demande à boire un verre de vin ; il embrasse ses deux enfants, sa mère, sa belle-mère et sa grand’mère, âgée de quatre-vingt-quatre ans, puis courageusement il se place entre deux inspecteurs de la Sûreté qui l’empoignent par le bras pour le conduire au fourgeon. Il apparaît au seuil de la porte et salue ses concitoyens en agitant sa casquette.

Aussitôt, passant sous le poitrail des chevaux des gendarmes, des femmes pleurant à chaudes larmes se précipitent sur les policiers et tentent de délivrer Dubois. Griffés, frappés, insultés, les agents, aidés de gendarmes à pied, réussissent, non sans peine, à conserver leur prisonnier. Mais M.Dubois, qui aperçoit le fourgon dans lequel on doit le faire monter, a un haut-le-corps.

— Non ! clame-t-il d’une voix rauque, je ne monterai pas dans ce chariot. Les agents qui m’ont arrêté m’ont promis qu’on m’emmènerait en automobile. Je ne veux pas qu’on m’emmène dans ce tombereau ! Non, je ne veux pas monter dans une voiture pareille !

L’instant est critique. La foule se rue sur les policiers et les gendarmes. Mais ceux-ci enlèvent littéralement M.Dubois et le poussent violemment dans le fourgon. La voiture démarre au galop de ses deux chevaux, cinglés de vigoureux coups de fouet. Dix cuirassiers renforcent l’escorte des gendarmes et, dans un tourbillon de poussière, attelage et cavalliers disparaissent dans la direction d’Épernay. Des femmes et des hommes s’élancent rageusement à la suite du «panier à salade» improvisé, et jettent des pierres sur les cavaliers fermant le cortège.

Pendant une heure, la population de Venteuil, qui vient de subir sa première défaite vis-à-vis de l’autorité, fait retentir des cris de haine et de vengeance.

— Nous les vengerons ! crie-t-on. Quand les soldats seront partis, nous recommencerons à saboter les fraudeurs, qui doivent complètement fuir de chez nous !

À cette crise de désespoir tragique, succède une petite joie : chacun se gausse des policiers et des gendarmes chargés d’opérer l’arrestation de M. Lagache, et qui sont repartis bredouille, après avoir vainement questionné Mme Lagache et M. Lagache père pour connaître la retraite du fuyard.

Le «flair» d’un vigneron

Il s’en est fallu de bien peu que la demi-victoire des autorités judiciaires ne tournât en déroute complète. Le vigneron qui courut prévenir MM.Dubois et Lagache de l’arrivée des forces policières nous a déclaré :

— Je me rendais dans mes vignes. En descendant le village, j’aperçus six hommes, les uns coiffés d’une casquette, les autres d’un chapeau melon, qui, laissant une automobile à mi-côte, marchaient allègrement sur Venteuil. L’un deux croisant un vieux vigneron lui dit :

«— Nous sommes de la Fédération et venons voir MM. Dubois et Lagache. Sont-ils chez eux ?

«Le vieillard répondit évasiment. Mais l’allure de ces hommes ne m’inspira pas confiance. Rebroussant chemin, courant à travers champs, je me rendis chez Lagache, puis chez Dubois pour leur dire de fuir. Quelques secondes de plus et Dubois échappait aux gendarmes.

«Hier soir soir, très tard, Dubois et Lagache qui «tenaient le maquis» dans des bois voisins, abrités dans des cabanes de chasseurs, étaient rentrés à Venteuil. Lagache était disposé à fuir en Belgique : Dubois hésitait. On discuta fort la question de savoir si les habitants s’opposeraient à l’arrestation de leurs deux amis. Les avis furent partagés, et finalement on décida que Dubois et Lagache iraient se constituer prisonniers, mais qu’on ne les laisserait pas arrêter. L’arrivée si matinale des autorités a surpris tout le monde.»

Jusqu’à huit heures du matin, des groupes animés discutent dans les rues de Venteuil. Un vigneron, accompagné de M.Lagache père, vient annoncer à tous que M.Lagache, président du syndicat, est rentré chez lui, qu’il a mangé de fort bon appétit, qu'il a endossé sa vaste pèlerine jaune et qu'après avoir dit adieu à sa famille, il va prendre le chemin d'Épernay pour aller se constituer prisonnier.

Satisfaits du «geste d'élégance» que M. Lagache va s'efforcer de mener à bien, les vignerons regagnent leurs maisons…

Dans les familles Dubois et Lagache

MM. Dubois et Lagache sont des vignerons aisés, et ce sont eux qui jusqu'ici ont dirigé et conseillé les vignerons de Venteuil.

M. Edmond Dubois, âgé de trente-cinq ans, est né à Damery. Depuis douze ans, il est installé à Venteuil, où il épousa une jeune fille du pays. Père de deux enfants, il vit avec sa belle-mère et la grand-mère de sa femme.

M. Émile Lagache a trente-huit ans. Il a eu huit enfants dont deux seulement sont encore vivants. Né à Venteuil, il n'a jamais quitté son village.

Aimés, très écoutés de leurs concitoyens, ces deux hommes ont toujours défendu avec acharnement les revendications des vignerons.

— Ils n'ont ménagé ni leur temps, ni leur sécurité personnelle, nous dit-on, pour la cause commune. Et si ce soir ils couchent à la prison, ils ne regretteront rien de leur conduite passée.

Nous sommes allé voir Mme Dubois. Cette femme, séparée peut-être pour de longs jours de son mari, a conservé tout son sang-froid.

— Depuis longtemps, nous dit-elle, il avait été décidé qu’on saboterait les fraudeurs si le gouvernement ne mettait ordre à leurs trafics. Mon mari a fait son devoir d’homme et de vigneron. Sa conscience est tranquille, il n’a pas failli à la tâche qu’il avait entreprise, ses concitoyens ne peuvent rien lui reprocher. Et tant qu’à mourir de faim auprès de notre vin invendu, il vaut mieux mourir en se révoltant.

Nous avons retrouvé un nouvel écho de ces paroles dans l’entretien que nous avons eu avec Mme Lagache.

— On peut dire que mon mari a poussé les vignerons à la révolte. N’empêche qu’il a fait œuvre de salut public en prenant en main la défense des vignerons. Tous ici nous n’avons pour vivre que la vente de notre vin. Or on nous l’achète à vil prix. 45 francs la feuillette (le fût coûte déjà 15 francs), ou on le laisse s’accumuler dans nos caves, et on introduit en Champagne du vin du Midi ou de l’Aube. Quand nous vendons médiocrement notre récolte, nous recevons de 800 à 1.000 francs. Avec cela il faut manger toute une année. C’est la misère, à côté des fortunes colossales édifiées en quelques années par les fraudeurs !

Nous avons quitté ces deux femmes sans qu’une larme ait brillé à leurs paupières. Résignées, elles s’inclinent devant la répression, sans rien oublier de leurs rancunes.

Ce que dit M. Lagache

Après sa décision de venir se constituer prisonnier, M. Lagache, vers six heures et demie ce matin, quitta Venteuil, alla rendre quelques visites dans les villages de Port-à-Binson, de Dormans et de Mardeuil, puis se rendit à Épernay où, de nouveau, durant tout l’après-midi, il put, sans être inquiété, aller faire part à ses amis de la décision qu’il avait prise.

Enfin, à cinq heures du soir, il arrivait à la sous-préfecture d’Épernay et se faisait connaître au commissaire de police, à qui il déclara venir se constituer prisonnier. Quelques instants plus tard, encadré de gendarmes, M. Lagache était conduit à la maison d’arrêt où il fut aussitôt écroué.

Dans la matinée, nous avions pu nous entretenir avec M. Lagache.

— Si j’ai décidé d’aller me constituer prisonnier, nous dit-il, c’est parce que j’estime qu’il est de mon devoir de le faire, maintenant que Dubois est arrêté... Ensemble, nous aurions résisté jusqu’au bout et tâché d’échapper aux recherches... Maintenant, nous sommes solidaires... Il est prisonnier... Je tiens à l’être aussi, mais je ne veux pas être arrêté... Je veux librement me rendre, car j’estime que je n’ai rien à me reprocher et que j’ai fait tout mon devoir...

M. Lagache revient alors sur les origines du mouvement dont il fut le promoteur :

— Lorsque, il y a quelques mois, nous dit-il, j’entrepris de créer par nos vignerons un vaste mouvement contre les fraudeurs, j’eus conscience qu’il s’agissait là d’une œuvre indispensable, car la misère devenait chez nous de plus en plus menaçante… Peu à peu, l’organisation que j’avais conçue prit forme. Des adhésions arrivèrent de toutes parts...  Bientôt, nous fûmes une force, en mesure de lutter contre la fraude.

«Déjà les premiers résultats que nous avions obtenus du côté des pouvoirs publics pouvaient nous permettre d’espérer, pour la suite, toutes les satisfactions. Les premières déceptions vinrent bientôt. Elles amenèrent les événements tumultueux qui, au mois de janvier dernier, se déroulèrent à Damery.

«Deux jours plus tard, Dubois et moi étions jugés responsables de ces faits, par la propagande que nous avions faite parmi nos concitoyens, et des mandats d’arrêt furent lancés contre nous. Pour les exécuter, on se présenta chez nous, à Venteuil. Nous étions absents. On n’insista pas, et on s’en alla comme on était venu. Depuis on nous avait laissés tranquilles.

M. Lagache en arrive alors aux événements qui, ces jours derniers, allaient suivre immédiatement le vote du Sénat.

— Ce jour-là, nous dit-il, un de nos collègues était allé à Paris suivre la séance du sénat. Dans la soirée, une dépêche de lui arrivait à Épernay et annonçait le vote qui ruinait brusquement toutes nos espérances. Ce fut ici une stupeur. Mais, à ce moment, aucune décision ne fut prise. Navré simplement, chacun de nous reprit le chemin de sa commune.

«Au moment où j’arrivais à Damery, me rendant à Venteuil, j’y trouvai une grande effervescence. Là aussi la nouvelle venait d’être connue. Les esprits étaient très surexcités. Déjà certains parlaient de se faire justice eux-mêmes et de châtier les fraudeurs, puisque le gouvernement ne pourrait plus nous protéger. Je compris que des choses graves allaient se passer. Pris d’inquiétude, je montai sur une borne et j’exhortai la foule au calme. Mais on ne m’entendait pas. la révolte grondait. Je compris que tout discours était inutile et je remontai dans la voiture qui m’emmenait.

À ce moment, une grêle de pierres s'abattirent sur moi. L’une d’elles me blessa à l’épaule. Cette fois les colères étaient bien déchaînées. Rien ne pouvait plus les arrêter. Vous savez comment elles se manifestèrent. Vous savez ce que, malgré nous, fut la journée du lendemain à Ay. La vérité est que nous avons été brusquement débordés et que la discipline sur laquelle nous comptions dans nos rangs a été brusquement détendue. Je ne puis que le déplorer, car j’ai toujours au contraire prêché le calme. Mon seul crime ou du moins celui qu’on m’impute aujourd’hui, est d’avoir rêvé de ramener un peu de bien-être dans nos communes.

— Pensez-vous, avons-nous demandé à M. Lagache, que des éléments étrangers à la région aient pu se glisser parmi vous au moment des événements d’Ay ?

— Sans aucun doute, nous répondit M. Lagache, car on vit là des figures inconnues de nous.


Le Matin, 15 avril 1911


1911 en Champagne au fil des jours dans la presse de l'époque