Éditions Fradet
Reims

Dernière mise à jour :
12/4/2018



 
1911 en Champagne,
chronique
d'une révolution

Dominique Fradet


 


La révolte des vignerons de la Champagne en 1911

La récolte de 1908 avait été mauvaise, celle de 1909 plus que médiocre, celle de 1910 était pratiquement nulle. Nombreux étaient ceux qui en étaient réduits à hypothéquer leurs terres, ceux qui connaissaient la misère. Dans la Basse Vallée de la Marne surtout. Alors même que les ventes de champagne explosaient, que les négociants prospéraient au vu et au su de tous. Mais le pire, tandis qu’on manquait cruellement de raisins en Champagne, c'était le spectacle de tous ces vins étrangers – des vins du Midi, de la Moselle, des Charentes, etc. – qui arrivaient par wagons entiers en gare d'Épernay, de Damery, etc. Autrement dit : la fraude. Une fraude qui n'était pas nouvelle – en 1891 déjà, dans ce qui était le premier numéro de La Révolution Champenoise, le p’tit Lamarre de Damery dénonçait «l'entrée en Champagne des vins étrangers qui se faufilent, quoi qu'on en dise dans les cuvées» – mais qui était en passe d'être massive. Massive et apparemment impunie alors qu'il existait une jurisprudence – la Cour de cassation avait statué que le nom Champagne ne pouvait désigner qu'un vin récolté et fabriqué en Champagne – des lois – la loi du 1er août 1905 sur les fraudes et falsifications en matière de produits en particulier – une réglementation – le décret du 17 décembre 1908 notamment qui avait établi les limites de la Champagne viticole. Des «mesures complémentaires» enfin devaient permettre aux autorités de lutter efficacement contre la fraude.
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«Vignerons de Champagne» : prise à Damery, cette photo faisait la une de L’Illustration du 28 janvier 1911.


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17 janvier 1911 : un sabotage à Damery ... Le 17 janvier 1911, dans l'après-midi, ce fut l’alerte générale dans la Vallée : on sonnait le tocsin à Damery, le clairon résonnait à Venteuil, des fusées paragrêles partaient d'un peu partout. À Tincourt, Venteuil, Boursault, Fleury-la-Rivière, Cumières, Dizy, Vauciennes, Œuilly, Mardeuil, Hautvillers, Champillon, Romery, Cormoyeux, Binson-Orquigny, on se mettait en route sans perdre de temps. Ils étaient bientôt deux mille, peut-être trois mille, à manifester dans les rues de Damery, hommes, femmes, jeunes gens, filles ou garçons. Ceux de Venteuil étaient venus avec un drapeau rouge qu'ils accrochèrent à la porte de la mairie. C'était un concert de clairons. On chantait La Champenoise à tue-tête. Et soudain un cri :
— Chez Perrier!
Perrier? Un négociant chez qui l'entreprise de transport Rondeau s'apprêtait à enlever des vins destinés à une maison d'Épernay. Les celliers d’Achille Perrier se trouvaient rue de Mézières. La foule s'y précipita. La porte du grand cellier ne résista pas longtemps et ce fut la mise à sac : bouteilles brisées, demi-muids, tonneaux, foudres défoncés, machines saccagées, pupitres renversés, étiquettes, agrafes, capsules, muselets dispersés à qui mieux mieux. Ce fut un flot de vin jusque dans la rue. Quant au camion de M. Rondeau, la foule lui fit dévaler la pente du village, l'immobilisa sur le pont de la Marne et son chargement – deux mille bouteilles et trois cents demi-bouteilles – s'en alla à la rivière...

18 janvier 1911 : les Venteuillats sont là !… À cinq heures et demie, M. Népoty faisait son entrée dans la mairie de Venteuil. Il y trouvait M. Lévylier en train d'interroger Edmond Dubois, suspecté d'avoir pris une part active dans le sabotage de la veille, Émile Lagache, autre suspect, qui, venait d’être interrogé et qui présentement s'entretenait avec Paul Bolo. Il y avait là également MM. Perrin, Poittevin et Bourgeois de la Fédération. Dubois comme Lagache maintenaient qu'ils n'étaient pour rien dans le sabotage de la veille.
Les gens de Venteuil s'étaient massés devant la mairie. Il faisait nuit. La tension montait. Lagache apparut, se voulant rassurant, mais la foule ne l'entendait pas ainsi, craignant d'être roulée et qu'on «emboîte» les deux hommes. Paul Bolo n'eut pas plus de succès. Et la foule chantait Les Champenois sur l’air des «Montagnards» :

        Tra la la, tra la la, tra la la
        Halte-là, halte-là, halte-là,
        Les Venteuillats, les Venteuillats,
        Halte-là, halte-là, halte-là,
        Les Venteuillats sont là.

Puis ce fut une pierre lancée par on ne sait trop qui et une vitre de la mairie qui vola en éclats. Nouvelle apparition. Cette fois, c'était Dubois qui demandait à tous de rentrer chez eux. Réponse de la foule :
— Non! Non! Pas tant que, Lagache et vous, vous ne serez pas parmi nous! Nous ne voulons pas qu'on vous emmène à Épernay!
On en avait après les autorités :
— Que viennent-ils faire ici? Qu'ils s'en retournent à Épernay!
— Voilà bien des automobiles, il faudra se méfier, disait une femme.
En réalité le procureur en avait terminé avec ses interrogatoires. Dubois et Lagache étaient libres. On les applaudit. Lagache fut porté en triomphe jusque chez Dubois où on avait ouvert une bonne bouteille pour l'occasion.
Cependant le bruit courait alentour que Lagache et Dubois avaient été arrêtés. Des fusées paragrêles avaient été tirées du côté de Dizy et d'Hautvillers. Déclencher une alerte était une chose et on savait faire dans la Vallée. Faire savoir qu'il s'agissait d'une fausse alerte en était une autre! On eut beau dépêcher des cyclistes pour informer les villages voisins que Dubois et Lagache n'avaient pas été arrêtés, qu'il n'y avait pas lieu de se déplacer, les vignerons étaient déjà en route, par milliers, dans le froid, dans le noir. Enfin, le malentendu ayant été dissipé, chacun put regagner son foyer et dormir tranquillement.

19 janvier 1911 : le préfet se rend à Venteuil… À Épernay, En ce 19 janvier, André Chapron, qui avait devisé le matin avec M. Népoty et le général Nussard sur les mesures à prendre pour assurer la protection d'Épernay, décidait d'accompagner Paul Bolo à Venteuil. Le président de la Confédération générale agricole devait y retrouver les délégués de dix-huit communes viticoles. Les deux hommes arrivèrent sur place vers deux heures et demie. Paul Bolo fit comprendre aux délégués qu’il userait de toute son influence pour faire adopter les mesures complémentaires, mais que, dans l’immédiat, les actes de sabotage devaient cesser. «Seulement, ajoutait-il, ce ne sont pas des paroles que je vous demande, j'exige de vous un engagement formel, revêtu de votre signature. Vous vous engagerez à ne plus vous livrer à aucun acte de sabotage, et comme vous vous engagerez au nom des communes qui vous ont désignés comme leurs représentants auprès du bureau fédéral, vous serez tenus pour responsables de toutes les violences qui pourraient se commettre désormais!» Paul Bolo avait su les convaincre. Les délégués lui donnèrent leurs signatures.
Au dehors, ils étaient près de deux mille à être venus aux nouvelles. Juché sur un parapet, Émile Moreau leur demandait :
— Êtes-vous prêts à croire aux promesses qu'on va vous faire?
— Non! répondirent les vignerons.
— Allez-vous vous laisser leurrer une fois de plus?
— Non!
Arriva Paul Bolo qui s’écria :
— Vignerons! J'exige que vous arrêtiez vos manifestations. Le moment venu, si c'est nécessaire, je viendrai me mettre à votre tête.
On porta Bolo en triomphe tandis que le préfet annonçait :
— Je tiens à m'entretenir avec les vignerons. Je vais les recevoir à la mairie.
— Vive le préfet! s’écria-t-on.
À ceux qui réussirent à pénétrer à l’intérieur du bâtiment, André Chapron tint ce langage :
— J'ai voulu venir chez vous, dans ces circonstances très graves. Je me suis rendu au milieu de vous, qui êtes de braves gens, les deux mains dans mes poches, sans escorte, sans gendarmes. Je vous demande instamment, moi qui me suis évertué à faire aboutir vos revendications, de renoncer à tout sabotage. Ces actes sont abominables et ne peuvent que desservir votre cause. Je vous demande de prendre patience, malgré vos souffrances. J'ai entendu parler d'intentions de nouveaux sabotages. Je vous préviens que je prendrai des dispositions en conséquence pour empêcher toute déprédation et tout attentat. Je suis fonctionnaire et j'accomplirai mon devoir, tout mon devoir, sans crainte comme sans faiblesse. Promettez-moi que vous en avez fini avec le pillage et le tumulte.
— Oui! oui! cria la foule. Mais que le gouvernement s'occupe de nous! Surtout pas d'arrestations! Et que les fraudeurs cessent de nous narguer et de nous provoquer!
Sur ce, Émile Lagache donna lecture de l’ordre du jour suivant : «Les localités représentées par les délégués de dix-huit communes viticoles de la Champagne s'engagent sur l'honneur personnellement et au nom des habitants de leur commune respective, à suspendre tout acte de sabotage, adressent tous leurs remerciements et assurent de toute leur confiance M. Paul Bolo, le sauveur de la Champagne; remercient le préfet de la Marne de son intervention et de l'engagement pris par lui d'avertir les fraudeurs pour les obliger à suspendre leur trafic jusqu'au vote de la loi; et comptent sur le gouvernement de la République pour donner une prompte solution à leurs justes revendications.»
L’ordre du jour fut adopté.
À l’extérieur des coups de clairon se firent entendre. Vers quatre heures et demie, André Chapron et Paul Bolo étaient de retour à Épernay. La Vallée avait retrouvé son calme. D’ailleurs, dans un souci d’apaisement, Aristide Briand faisait savoir le soir même au préfet de la Marne que, si des arrestations devaient donner lieu à une grosse agitation, il valait mieux de son point de vue les différer...

6 février 1911 : on danse à Venteuil… Le 6 février, le projet de loi fixant les mesures à prendre dans la région délimitée pour garantir l'origine des vins de Champagne était adopté par 374 voix contre 108. Le soir même, dès que la nouvelle fut connue, vers six heures, ce fut la liesse à Venteuil, où on entendait être les premiers à fêter l'événement. Le lendemain, ce fut tout un cortège en fanfare dans les rues du village, avec clairons, drapeau tricolore en tête. Dans la cour du café Lemaire, une aubade fut donnée en l'honneur des dragons postés à Venteuil. M. le capitaine commandant remercia le chef de musique, les habitants, leur dit qu'il partageait leur joie, on exécuta La Marseillaise, on applaudit. Des tables furent dressées sur le Jard, on revint avec des verres, des bouteilles et les Venteuillats trinquèrent gaiement. Une dame laissait éclater sa joie : «À la bonne heure! Il vaut mieux voir le drapeau tricolore que le drapeau rouge!» Émile Lagache monta sur une table, harangua la foule, leva son verre en l'honneur des vignerons de Venteuil, les pria de s'associer à lui pour remercier Paul Bolo, «le généreux philanthrope, le défenseur de la loyauté et des opprimés». On l'applaudit, on cria : «Vive Bolo!» Marcel Ouy de Cumières et M. Mothé de Dizy dirent quelques mots, les fraudeurs furent conspués comme il se devait. Et ce soir-là on dansa à Venteuil.

19 février 1911 : la fête de la délimitation… À Damery, on exultait. Le 19 février, ce n’était partout que drapeaux aux fenêtres, sapins ornés de fleurs, guirlandes, arcs-de triomphe, banderoles sur lesquels on pouvait lire : «Honneur à la Fédération!», «Honneur à nos élus», «Que l'avenir soit meilleur!», «Vive Bolo.!», «Gloire au vrai champagne!», «Restons unis pour notre vrai bonheur!», «Tous pour un, un pour tous!» «Vive Venteuil!», etc. Jules Maillard, de Cormoyeux, avait écrit pour la circonstance une pièce en vers dont il fut donné lecture sur le Jard :

    Ardents vignerons de Champagne,
    Ici, aujourd’hui réunis,
    Ne désertons plus nos campagnes,
    Contre la fraude restons unis.
    Maintenant une loi nouvelle,
    Que nous attendions en vain
    Donne une valeur réelle
    À notre produit : le bon vin.
    Etc.

Puis des musiciens, des choristes interprétèrent Gloire au Champagne, une cantate dont Henri Lhôpital, un enfant du pays, était l’auteur :

    C’est aujourd’hui grand jour de fête
    Grand jour de fête pour les vignerons;
    Maintenant que la loi est faite
    Grâce à notre Fédération
    Nos représentants vign’rons eux-mêmes
    Ont marché la main dans la main,
    Pour défendre ce vin suprême
    Qu’est le champagne, notre vin.
    Etc.

Le concert était terminé qu’on entendait encore résonner Gloire au Champagne dans les rues de Damery. On dansa jusque tard dans la nuit. Le soir suivant, on dansa à nouveau. On avait pendu au plafond, par les pieds, un mannequin représentant un fraudeur et sur le coup de minuit on le brûla sur la place publique.


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«A bas la bibine!» : le 17 janvier 1911,
à Damery, la foule fait échec
à un enlèvement de vins
chez Achille Perrier.




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De gauche à droite sur la photo : Alphonse Perrin, secrétaire général de la Fédération des syndicats de la Champagne viticole, Paul Balourdet, président, Émile Michel-Lecacheur, vice-président, et Gaston Poittevin, secrétaire.





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Le 19 janvier, à Venteuil : Paul Bolo, président de la Confédération générale agricole, et Émile Moreau (debout sur le parapet), haranguent les vignerons. (L'Illustration du 28 janvier 1911).





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Damery occupé par la troupe.






15 mars 1911 : à quoi jouait Ernest Monis ?... Mais, coup de théâtre, la commission d'enquête officielle mise en place par Jules Pams avait à peine commencé son travail dans la Côte des Bar, à Bar-sur-Aube, où deux mille vignerons lui avaient fait cortège, à Bligny, Chervey, Essoyes, Gyé-sur-Seine, Polisot, aux Riceys, que, le 15 mars, les députés et les sénateurs de la Marne étaient reçus par le nouveau président du Conseil, ministre de l’Intérieur et des Cultes, Ernest Monis, et tombait dans l'après-midi ce communiqué surprenant :
«Le président du Conseil, a reçu ce matin les députés et sénateurs de la Marne. Il les a renseignés sur la portée d'une enquête ordonnée dans l'Aube par le ministre de l'Agriculture et leur a fait, au nom du gouvernement, les déclarations suivantes :
1°    Cette enquête, de pur renseignement, n'a pour but que d'éclairer personnellement le ministre de l'Agriculture sur certains faits intéressant l'Aube; elle ne peut avoir d'autre portée;
2°    Elle doit rechercher s'il existe dans ce département des usages locaux constants de nature à justifier le droit à une appellation régionale en conformité de la loi du 5 août 1908.
«Le gouvernement n'a pas eu à intervenir dans l'organisation de cette enquête, dont l'action est limitée strictement à la recherche de renseignements destinés à l'édification personnelle du ministre et sans tendance d'aucune sorte.
«Le gouvernement estime que la délimitation viticole de la Marne est faite et bien faite et qu'il n'y a pas lieu d'apporter un changement quelconque à l'œuvre du Conseil d'État.»
Consternation cette fois chez les représentants de l'Aube qui demandaient aussitôt à être reçus  par le président du Conseil :
— Il ne faut pas donner à ma note un sens qu'elle ne saurait avoir, leur déclarait Ernest Monis. J'ai dit simplement à la représentation de la Marne que le gouvernement n'avait pris aucunement l'initiative d'une révision du décret de la délimitation champenoise, qu'en principe, il ne voulait point remettre en question les délimitations effectuées, et que la décision du ministre de l'Agriculture constituant pour l'Aube une commission d'enquête officielle aurait dû être prise en Conseil des ministres. Voilà exactement ce que j'ai dit, mais cela ne voulait pas dire que je défendais au département de l'Aube de faire valoir ses droits à la dénomination «Champagne». Si cette dénomination s'appuie chez vous – et je le crois – sur des usages locaux constants, votre droit est incontestable : faites-le valoir et je vous aiderai à obtenir justice.
Et, comme si les choses n'étaient pas déjà suffisamment compliquées, Ernest Monis ajoutait :
— Il est certain que le ministère Ruau avait très mal compris l'esprit de la loi de 1905, quand il a préparé les délimitations.
Le lendemain, le conseil municipal de Bar-sur-Aube démissionnait. Bientôt, dans le département de l’Aube, cent vingt-cinq communes seraient sans municipalité.
«En vérité, c'est admirable! s’indignait Louis Le Page dans Le Réveil de la Marne du 18 mars. Aux uns, M. Monis dit : “La délimitation est faite et bien faite”; aux autres il déclare : “La délimitation est faite en dépit du bon sens.”»
À quoi jouait donc Ernest Monis? Pourquoi d'ailleurs le communiqué faisait-il état d'une délimitation viticole «de la Marne»? De toutes façons, on ne retint que ceci, que la délimitation était faite et bien faite…

19 mars 1911 : on sonne le tocsin à Bar-sur-Aube… Le 19 mars, à Bar-sur-Aube, les vignerons – ils étaient peut-être cinq ou six mille – allumaient un grand brasier sur la place de l’Hôtel-de-Ville tandis que les cloches sonnaient le tocsin.
— Monsieur le sous-préfet! Monsieur le sous-préfet! cria une voix.
C’était Gaston Checq qui appellait M. Chautemps :
— J’ai quelque chose à vous dire, enchaînait celui que l’envoyé spécial du Matin appelait déjà “le Marcelin de l’Aube” . Je vous ai promis que nous vous ferions un cadeau. Mais nous ne sommes pas riches. Nous ne pouvons vous apporter que nos feuilles d’impôt!
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les feuilles d’imposition que vingt-sept vignerons avaient dans leurs hottes étaient jetés au feu avant que le sous-préfet ait pu dire un mot.
Comme furent jetés au feu ensuite – mais cette fois, devinant ce qui allait arriver, le sous-préfet avait eu le temps de s’esquiver discrètement –, deux mannequins représentant, l’un le président Monis, une casserole au cou, l’autre probablement Léon Bourgeois, sénateur de la Marne – mais ce pouvait être aussi bien «un bourgeois» –, qu’on venait de promener dans les rues de la ville. Ce furent alors des huées, des cris de joies, des bravos tandis que les pompiers des communes insurgées s’employaient à activer le feu :
— On n’a jamais vu ça! on n’a jamais vu ça! s’exclamait quelqu’un.
«Nous sommes du pays de Danton : de l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace! et nos droits triompheront», proclamait une pancarte. «Je viens de contempler un spectacle vraiment extraodinaire», rapportait dans le soirée l’envoyé spécial du Petit Journal. Tout s’était passé «sans le moindre incident dramatique. Il n’empêche que ce fut une révolution théorique que nous vécûmes quelques minutes, tout un scénario de bouleversement social que nous vîmes se dérouler sous nos yeux.»
Au même moment, les vignerons de l’arrondissement de Bar-sur-Seine affluaient par milliers à Polisot pour constituer leur comité central qui aurait désormais à agir de concert avec celui de Bar-sur-Aube, avant de marcher sur Bar-sur-Seine dans un formidable roulement de tambours. «S’il le faut, s’écriait un vieux vigneron, nous irons, tous, comme en 1830 sous Charles X...»
Arrivés à Bar-sur-Seine, quelques excités parlèrent bien de mettre le feu à la sous-préfecture, mais ne le firent pas. Le sous-préfet apparut au balcon : «Mes chers amis, dit-il aux manifestants, vous savez que le gouvernement veut examiner vos revendications avec la plus grande bienveillance. La commission d’enquête réunira tous les documents établissant les usages locaux constants. Vous allez obtenir satisfaction.» On l’applaudit. Peu après il recevait les démissions de vingt-trois conseils municipaux. Et chacun, chacune rentra chez soi.
Tandis que, les jours suivants, le bruit courait d’une transaction possible qui consisterait pour les vignerons de l'Aube, à pouvoir se servir du mot «Champagne», à condition d'indiquer que le vin ainsi dénommé était du champagne de l'Aube, Gaston Checq mettait les choses au point, déclarant à Joseph Bois, du Temps :
«Nous réclamons la réintégration complète, et sans conditions, de l'Aube dans la Champagne. Et voici pourquoi.
«La délimitation a englobé dans la Champagne des régions qui n'avaient aucun titre à en faire partie au point de vue géographique. Au point de vue de la qualité, les vins de l'Aisne, aujourd'hui délimités comme vins de Champagne, sont inférieurs à ceux de la Marne. Il n'y a pas dans l'Aisne d'usages constants de fabrication. Et cependant la Marne et l'Aisne sont sur le même pied d'égalité.
«Or aussi bien au point de vue géographique que de la qualité des vins, au point de vue de l'Histoire que des usages constants, nous avons plus de droits à faire partie de la Champagne délimitée que ceux de l'Aisne. Comment dans ces conditions pourrions-nous accepter d'être une Champagne inférieure, tandis que l'Aisne continuerait à faire partie d'une Champagne supérieure?»
Le décret du 17 décembre 1908 disposait en effet que l'appellation "Champagne" était exclusivement réservée aux vins récoltés et entièrement manipulés sur un territoire comprenant, dans la Marne, les arrondissements de Châlons-sur-Marne, de Reims et d'Épernay, le canton de Vitry-le-François, quelques communes du canton d'Heilz-le-Maurupt et, dans l'Aisne, quarante-six communes dans l'arrondissement de Château-Thierry et trente-six autres dans celui de Soissons. Or, ces trente-six communes des cantons de Braine et de Vailly, les Marnais n’en voulaient pas de prime abord dans la Champagne délimitée, mais ils avaient dû s'incliner, un élu de l’Aisne ayant pesé de tout son poids en leur faveur. Deux ans et quelque plus tard, elles réussissaient encore à faire l’unanimité contre elles, les Marnais comme les Aubois qualifiant leurs vins de «purée soissonnaise», de «jus de fayots», de «champagne pétulant», Soissons étant traditionnellement plus connu pour ses haricots que pour ses vins.
D’ailleurs Gaston Checq considérait les vins de l'Aube «comme aussi bons, en majorité, que certains vins de la Marne et même quelquefois supérieurs». Il n’y avait donc aucune raison à ses yeux d’empêcher les vins de l'Aube de concourir à la composition des grands crus de la Champagne.

28 mars 1911 : les Aubois voient rouge… Le 28 mars, la préfecture de l'Aube communiquait : «Depuis huit jours, le drapeau rouge flottait sur la mairie de Bar-sur-Aube, accompagné d'une banderole portant une inscription ainsi conçue : “Pauvre République, ta devise f… le camp!” Avant-hier, cette banderole a été remplacée par une autre portant une devise prétendument tirée de l'article 35 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui ne comporte que dix-sept articles. Aucun républicain ne pouvait admettre la prolongation d'un état de choses aussi manifestement contraire à l'ordre public. Le Gouvernement a donné l'ordre d'enlever l'emblème séditieux et la banderole injurieuse pour la République. L'enlèvement a été effectué ce matin.»
— Je dormais profondément, racontera le concierge de l’hôtel de ville, lorsqu’un heurt violent à ma porte me réveilla, tandis qu’une voix commandait, sans réplique : “Ouvrez, au nom de la loi!” Ahuri, je m’exécutai et je reconnus les arrivants : le sous-préfet, M. Causeret; le procureur de la République, le commissaire de police et quatre gendarmes. “Vous êtes fonctionnaire, déclara le sous-préfet, je vous ordonne de me confier les clefs du monument.” Je voulus protester, mais, devant l’attitude résolue des gendarmes, je dus m’exécuter, à regret.
En partant, le sous-préfet avait insisté auprès du concierge : «Surtout ne dites pas par qui l’opération a été faite. Pour personne, je ne devais être là1.» Autant dire que ce qui devait être tenu secret ne devait pas le rester longtemps.
Quelle stupeur en tout cas, quelle indignation lorsqu’au réveil les habitants avaient dû se rendre à l'évidence : le drapeau rouge avait disparu, l’inscription séditieuse aussi! Que disait au juste l’article 35 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dont les autorités affirmaient qu'il n'existait pas? Il disait ceci : «Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs». Mais le uns et les autres ne parlaient pas du même texte. L'article en question existait bien dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793, mais pas dans celle de 1789 qui, effectivement, ne comportait que dix-sept articles. Il faut dire que, même si elle avait été plébiscitée à l'époque, la déclaration de 1793 était restée lettre morte. Pourtant nombreux étaient ceux qui, à l'orée du XXe siècle, persistaient à en réclamer l'application, la déclaration de 1793 étant considérée comme étant plus égalitaire que celle de 1789. En plus, et la chose avait son importance dans l’Aube, celle de 1793 portait la signature de Danton, qui était natif d’Arcis-sur-Aube!
Pour l’heure, Bar-sur-Aube était en ébullition. Affolement du sous-préfet qui crut devoir réquisitionner la troupe. Lire la suite...

9 avril 1911 : "Troyes ! voilà Troyes ! »… Quand reparti, le dimanche, à sept heures, de Lusigny. le Bataillon de fer de Bar-sur-Aube arriva en vue de Troyes, ce fut un grand cri :
— Troyes, voilà Troyes!
Le bataillon débouchait bientôt rue Kléber. «Soyez les bienvenus», «Vous ne serez pas tondus», proclamaient des banderoles confectionnées par les habitants. Les façades des maisons arboraient des drapeaux tricolores, les uns cravatés de crêpe en signe de deuil, les autres roulés, ne laissant voir que le rouge.
De son côté, Le Bataillon de fer de Bar-sur-Seine faisait son entrée faubourg Croncels, chantant L'Internationale des Vignerons, brandissant ses pancartes – «Puisqu’en Champagne on n’est plus, habitants de la lune on est devenus», disait l’une d’elles –, tandis qu'en gare de Troyes, les trains, qui se succédaient toutes les dix minutes, déversaient leurs flots de manifestants, hommes, femmes, enfants. Musiques, fanfares, clairons, tambours étaient de la partie.
À trois heures, ils étaient plus de quinze mille vignerons, mais au total plus de trente mille manifestants, à se mettre en marche à la suite de Charles Lemblin-Armant, maire de Troyes. Le préfet avait eu beau déclarer : «Je veux bien autoriser la manifestation, mais à une condition : c’est qu’il n’y aura pas de drapeaux rouges ni de pancartes séditieuses», les drapeaux rouges étaient légion, les pancartes dites «séditieuses» aussi, comme «Le Diable est dans ma hotte!», «La Champagne ou la mort!» ou encore «Arrière les traîtres et les vendus!»
Place du Quatorze-Juillet, où une tribune avait été dressée, Charles Lemblin-Armant s'adressa à la foule, affirmant que ce serait une grande injustice de la part du gouvernement que de persévérer «dans la voie mauvaise qui a été suivie et qui n’aurait d’autre résultat que de permettre aux Marnais d’entasser millions sur millions, au détriment des Aubois, leurs frères». Seuls les premiers rangs entendaient, mais tout le monde applaudissait, surtout quand le maire lança pour terminer :
— Vive le champagne tout court!
— En attendant les décisions des pouvoirs publics, tous l’arme au pied!
Et la tribune se vida.
Mais où était passé Gaston Checq ? Pourquoi n’était-il pas avec les autres? S'était-il égaré? En fait il se trouvait place de l’Hôtel-de-Ville, félicitant, depuis une fenêtre d'un premier étage, les vigneronnes et les vignerons obligés depuis six semaines de délaisser leur travail pour manifester leur mécontentement, louant ceux qui avaient accepté de faire partie du Bataillon de fer, certains ayant parcouru à pied jusqu'à soixante-quinze kilomètres, conspuant le gouvernement qui, lorsqu'«il parle de nous réintégrer, ce n’est qu’à titre de frères inférieurs et de bâtards». On retrouvait ensuite Gaston Checq, perché sur un pilier du côté de la chaussée des Blanchisseurs :
— Mes amis, disait-il aux manifestants, si les ministres ne cèdent pas de bonne volonté, ils cèderont devant la force de l’insurrection. Vous avez avec vous l’opinion publique de Troyes et de tout le département; demain ce sera toute la France qui dira au Ministre : «Il faut rendre justice à ces braves gens, à ces braves Champenois, à ces braves moutons devenus loups, ou sinon ils démoliront tout.»
— Bravo! Ce serait la révolution! cria la foule.
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«A bas Monis!» : le 19 mars,
à Bar-sur-Aube, les vignerons
invectivent un mannequin
représentant le président
du Conseil.


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L’effigie de Léon Bourgeois,
député de la Marne, est livré
aux flammes.




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Bar-sur-Aube, le 19 mars,
devant l’hôtel de ville : les vignerons déversent sur la place leurs feuilles d’impôts auxquelles ils vont mettre le feu. (L’Illustration du 25 mars 1911.)




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Le 19 mars, à Polisot, où les vignerons
de l’arrondissement de Bar-sur-Seine
se sont donné rendez-vous.





1911_champagne_bar-sur-aube_mars.jpg
Au fronton de l’hôtel de ville
de Bar-sur-Aube on pouvait lire :
«Pauvre République Française,
ta devise f… le camp!»





9 avril 1911 : le Bataillon de fer
de Bar-sur-Seine arrive à Troyes.




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Ce jour-là, le maire de Troyes
reprochait aux Marnais «d’entasser millions sur millions, au détriment des Aubois, leurs frères».




1911_vignerons_prefecture_troyes_9_avril.jpg
Le 9 avril, à Troyes, en fin d’après-midi,
la tension était extrême aux abords
de la préfecture.





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Gaston Cheq




















11 avril 1911 : on s'agite du côté de Dizy... En fin de matinée, le maire d'Ay, Gustave Philipponnat, ayant aperçu deux à trois mille hommes dans les vignes de la côte de Nicher, jugeait opportun de le signaler à André Chapron. Et ce fut plus que de l'inquiétude à Épernay quand, vers sept heures du soir, les présidents des syndicats viticoles, réunis en assemblée générale au Café du Soleil, apprirent que, par deux cent treize voix contre soixante-trois, le Sénat venait de voter un projet de résolution invitant le Gouvernement à présenter un projet de loi supprimant toute délimitation territoriale. Dès lors on sut que, dans la Vallée, tout pouvait arriver.
Ce sont deux gendarmes de Dizy-Magenta qui, les premiers, donnèrent l'alerte. Il était neuf heures quand, au hasard de leur tournée, ils étaient tombés sur une colonne de vignerons qui, pour la plupart, n'étaient pas du pays, qu'ils ne connaissaient pas, l'un d'entre eux les menaçant :
— Si vous ne partez pas, je vous tue.
Aussitôt les deux hommes téléphonaient à Reims, puis partaient à bicyclette pour Épernay afin de prévenir le sous-préfet.
De retour à Dizy, ils ne purent que constater les dégâts...

12 avril 1911 : Ay en Flammes... Vers midi, un clairon sonna le rassemblement. Un cortège se forma, tambours, clairons, drapeau rouge en tête, les femmes ensuite, puis le hommes, échalas à l'épaule, en rangs serrés, et tout le monde se mit en route, criant : «À bas l’Aube!», «Regardez le bataillon d’acier!», «Mort aux fraudeurs!».  Empêchée de se rendre à Épernay dont la route était barrée par la cavalerie, la colonne remonta vers le boulevard du Nord. À une heure vingt, le commandant de Tavernost apprenait par téléphone qu'on était entré dans les celliers de la maison Deutz et Geldermann.
Dans le boulevard du Nord, se trouvaient, d’ouest en est, adossées à la côte des Essors, les maisons Van Cassel, Gallois, Ducoin, Deutz et, tout au bout, la maison Ayala. Quand on y pénétrait, on devait longer sur une certaine longueur un mur de six ou sept mètres de hauteur érigé à flanc de coteau. Quand donc les dragons s'engagèrent dans le boulevard à la suite des manifestants, ce fut, venant de la crête du mur, une pluie de pierres et d'échalas qui s'abattit sur eux, rendant toute avancée impossible. Dans le boulevard, les émeutiers avaient érigé des barricades, mais il s'agissait avant tout de déloger cette foule en délire qui occupait les terrasses, chose que la cavalerie ne parvenait pas à faire. À moins d'ouvrir le feu, ce à quoi se refusa le commandant de Tavernost : «Il y avait à ce moment-là dans le Bd du Nord, racontera-t-il, derrière les barricades, une centaine d'énergumènes se livrant au pillage de la maison Deutz et au milieu d'eux, bien en évidence sur des caisses de bouteilles, une vingtaine de femmes s'acharnaient à arracher des feuillets de papier, la comptabilité probablement, qu'elles brûlaient ou jetaient au vent. Les bords du haut mur, sur notre gauche, qu'on ne pouvait faire évacuer que par le feu, étaient garnis de groupes compacts où l'on voyait des femmes et des jeunes gens de 15 à 16 ans. La présence de ces femmes m'a empêché de commander le feu, bien que ce fût le seul moyen de gagner du terrain vers la maison pillée.»
Les dragons tentèrent bien une nouvelle fois de dégager l'accès du boulevard. Nouvel échec. Les chevaux s'affolaient sous les projectiles, emballaient leurs cavaliers, s'engouffraient dans le boulevard du Nord, butaient sur les barricades de la maison Deutz, faisaient demi-tour pour finalement revenir à la charge contre le reste de la troupe dont ils bousculaient le premier rang. Dès lors les dragons devaient assister, impuissants, au sac de la maison Deutz et à sa destruction par le feu. «À travers la fumée noire qui continue à s’échapper de l’incendie des chais Deutz et Geldermann, écrira l'envoyé spécial du Matin, tous ces travailleurs empressés à la besogne de destruction prennent de fantastiques allures. Cela a quelque chose de lugubre et de sinistre.» Jules Thion, le garde-champêtre, dira pour sa part : «Ce n'était plus du monde.»...

12 avril 1911 : les Dragons chargent à Epernay — ... Place des Fusiliers, c'était l'effervescence. La troupe avait pour consigne de disperser les attroupements. Elle fit les sommations d'usage. Les manifestants crièrent «Vive l'armée!» jusqu'à ce que des coups de plats de sabre leur pleuvent sur la tête16. Ce fut une bousculade indescriptible, rue des Archers, rue Eugène-Mercier, les dragons chargeant sur toute la largeur des voies, chaussée et trottoirs. «Nous ne pouvons traduire la sensation douloureuse qu'a produite en nous cette scène dont nous avons été le témoin, écrira Louis Le Page dans Le Réveil de la Marne du lendemain. Les curieux protestaient aussi; les habitants de la rue Eugène-Mercier ouvraient leurs portes aux vignerons qui s'efforçaient d'éviter les sabots des chevaux et les sabres des dragons.» Puis les choses se calmèrent. C'est alors que quelqu'un lança :
— C'est à Ay qu'il faut aller; c'est là que ça chauffe...

13 avril 1911 : Ay sous le choc — ... Le 13 avril, au matin, Ay se réveillait comme au sortir d’un mauvais rêve. Le boulevard du Nord, qui, l’avant-veille encore, débordait d’activité, qui respirait la prospérité, n’était plus que ruines fumantes, amas de cendres, poutres tordues, murs branlants, machines sabotées, verre pilé, voire fondu, fûts éventrés, nappes de vin dans lesquels nageaient des bouchons, des fils de fer, etc. Les soldats, les pompiers, qui s’employaient à éteindre les derniers foyers d’incendie, avaient parfois du champagne jusqu’au genou. «La ruine est si complète, relatera l’envoyé spécial du Petit Journal, que les soldats qui campent là ne trouvent pas de récipients pour faire leur soupe; ils cherchent et finissent par trouver une casserole sous un mètre de décombres.»
Arrivés par le rapide de neuf heures trente, Léon Bourgeois, Ernest Vallé, Ernest Montfeuillard, sénateurs, Adhémar Péchadre, Camille Lenoir et Ernest Haudos, députés, levaient les bras au ciel, se regardaient, incrédules :
— Ah! c’est effrayant! c’est vraiment effrayant! soupiraient-ils.
Et puis :
— Il faut télégraphier à Paris!
Léon Bourgeois n’en revenait pas :
— C'est une chose horrible, effroyable, inattendue, murmurait-il.
Les officiers, les soldats étaient stupéfaits eux aussi :
— Nous avons fait bien des grèves, jamais nous n'avons vu cela, certifiaient-ils.
— Quelle besogne! constatait sobrement le général Goiran.
Des vignerons étaient là, qui regardaient tour à tour les ruines, les soldats, sans piper mot. Les journalistes étaient légion, comme les photographes dont les clichés feraient le lendemain la une de certains quotidiens. Il faisait beau. Nombreux étaient les curieux venus contempler le spectacle. Le chemin de fer de la banlieue de Reims qui couvrait toute la région en acheminerait par wagons entiers toute la journée.

18 avril 1911 : l'arrestation d'Émile Michel-Lecacheur à Ay... Le 18 avril, on procédait à l'arrestation d'Émile Michel-Lecacheur dont l'accusation dira qu'il était «désigné par la voix publique comme ayant été l'âme de l'insurrection». Pour ce faire, le procureur de la République de Reims avait vu grand. Le commissaire de police pouvait compter sur deux mille six cents hommes de troupe. L'opération devait avoir lieu à deux heures et demie de l'après-midi au moment où les vignerons étaient aux vignes. Le clocher de l'église ainsi que les dépôts de fusées paragrêles devaient être occupés au préalable et si, malgré tout, un individu était surpris à sonner le tocsin ou à tirer une fusée paragrêle, il devrait être immédiatement arrêté pour outrages à magistrats.
Le 18 avril donc, en début d'après-midi, on vit arriver Émile Michel-Lecacheur place de de l'Hôtel de Ville, à Ay, se rendre au café Lina, s'attabler avec d'autres en attendant le départ du tramway pour Épernay, être aussitôt invité à sortir par M. Naudin, le commissaire de police, et se faire arrêter à la sortie. L'intéressé, qui s'y attendait, ne fit aucune difficulté, mais, insista-t-il, sa conscience «était en repos». Celui en qui les autorités voyaient «l'âme de l'insurrection» fut conduit sous bonne escorte – cavaliers, fantassins –, à son domicile, rue du Presbytère, où on procéda à une perquisition, à la mairie ensuite pour un premier interrogatoire, à la gare enfin. Direction Reims....

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Le 12 avril, à Ay : sur la route de Dizy,
la trompette du 15e chasseurs fait la troisième sommation à la foule
armée de gourdins.
(L’Excelsior du 13 avril 1911.)






Le 12 avril 1911, boulevard du Nord,
à Ay-Champagne.  Le commandant de Chazelles, chef d'escadron au 31e dragons, dira que la cavalerie était «impuissante
à opérer les manœuvres nécessaires
pour sauvegarder les maisons
attaquées..»



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Un bâtiment de la maison Deutz
et Geldermann prend feu.
(L’Illustration du 15 avril 1911.)





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Le 13 avril, au matin, Ay se réveillera comme au sortir d’un mauvais rêve.



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L’armée avait maintenant la situation
en main. À Épernay, les troupes d’occupation bivouaquaient, place
de l'Hôtel-de-Ville, devant la sous-préfecture, sur le Jard, etc.




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Une arrestation à Ay.
(L’Excelsior du 14 avril 1911.)





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Le 14 avril, Edmond Dubois (à gauche)
et Émile Lagache sont interpellés. (L’Excelsior du 14 avril 1911.)





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André Chapron, préfet de la Marne,
posant au milieu du général Goiran
(à droite sur la photo) et du
général Abonneau.











30 avril 1911 : mêlée générale à Bar-sur-Aube… Les comités locaux avaient invité les vignerons à manifester leur soutien à Gaston Checq, le 30 avril, à Bar-sur-Aube. Ils furent plus de trois mille à répondre à l'appel. Les femmes étaient nombreuses. «Femmes de l'Aube champenoise, pour la conquête de la réintégration, sans phrase, formons nos bataillons! proclamaient-elles. Notre cri de ralliement : du pain! Notre but : du pain! Notre devoir : en avant! toujours en avant : contre la politique, pour le pain !» C'était plus qu'un succès pour Gaston Checq et ses amis.
Dragons, fantassins, gendarmes avaient pris position place de l'Hôtel-de-Ville. Le général Sellier, commandant d'armes, Charles Marais et Jean Causeret devisaient sous une pluie battante, prêts à toute éventualité. La manifestation devait être pacifique et elle le fut jusqu'à ce que, le meeting prenant fin, on entendit crier : «À bas le préfet! À bas Marais!» . Alors les fantassins formèrent un carré pour protéger le général, le préfet et le sous-préfet, tandis que, brandissant leurs bâtons, leurs fousseux, les vignerons se ruaient sur la troupe. Leurs clairons sonnaient la charge. Il s'ensuivit une mêlée générale. Frappés, les chevaux se cabraient. Désarçonnés, les cavaliers roulaient dans la boue. On chantait L'Internationale. Jusqu'à ce que Gaston Checq parvienne à se faire entendre depuis le balcon du Café du Commerce :
— Je vais vous donner, mes amis, un sage conseil, lança-t-il. Écoutez-le, au nom de votre cause. Suivez-le : retirez-vous sans bruit.
Bientôt la troupe occupait massivement la Côte des Bar. L'Aube avait un nouveau préfet. Jean Causeret ayant demandé à être relevé de ses fonctions pour raisons de santé, l'arrondissement de Bar-sur-Aube avait un nouveau sous-préfet. Le fousseux devenait par arrêté préfectoral une arme prohibée. Gaston Checq déclarait prudemment : «La sagesse est pour nous de jouer le roseau qui plie devant l'orage».
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Dans l’Aube comme dans la Marne,
les vignerons n’avaient pas tardé
à fraterniser avec les hommes
du contigent.


7 août 1911 : ouverture du procès des vignerons champenois… Le 7 août, s’ouvrait à Douai, devant la cour d’assises du Nord, le «procès des vignerons champenois», comme on disait. Quatre affaires en réalité.
Première journée, première affaire : le sabotage de la maison Blondel, à Vinay, dans lequel se trouvaient impliqués Stanislas C. et Jules N., de Moussy, Armand B. de Vinay, et Lucien S., de Saint-Martin.
Jules N., s’étonnait le président Gravet, avait toujours eu une conduite parfaite. Il nourrissait sa mère, sa sœur et deux neveux orphelins. Armand B., était lui aussi un garçon de très bonne conduite, doux, travailleur. Il était marié et sa femme venait d'accoucher.
— Oui, mais il ne faisait rien.
S'ils se trouvaient sur les lieux, assuraient tant Jules N. qu’Armand B., c'est qu'ils s'étaient laissés entraîner. Le premier avait «suivi les camarades», le second avait été «entraîné par la misère». Dans son réquisitoire, M. Fieffé, substitut du procureur, parlait des accusés comme de «quatre malheureux».
À cinq heures de l’après-midi, le jury se retirait pour délibérer. Vingt minutes plus tard, il était de retour. Sur les quatre questions qui lui avaient été posées, sa réponse était négative. Les quatre vignerons étaient acquittés. «Merci, messieurs les jurés», lancèrent-ils dans un bel ensemble à l’énoncé du verdict.
Première journée, deuxième affaire : les sabotages de Damery. Le brigadier Boutillot exposa que l'enquête avait été difficile, car personne ne voulait parler. Ceux qui étaient là, Arthur D., Théophile N. et Jules P., tous trois de Damery, n’étaient accusés que de complicité, précisait M. Fieffé.
Cependant Mme Ménudier en voulait particulièrement à Jules P., boucher de son état. Lorsque Lagache avait voulu emmener les vignerons ailleurs, disait-elle, Jules P. s'était écrié qu'il y avait encore du «travail» à faire à Damery. Alors on avait tapé dans leur porte et la maison Ménudier avait été sabotée. Jules P. niait avoir tenu devant chez Ménudier les propos qu'on lui prêtait. En outre, affirmait un témoin, le 27 avril, M. Ménudier avait dit à Jules P. qui protestait de son innocence : «C'est bon, je te ferai boîter; je te ferai manger tout ce que tu as; tu as de la'rent, tu paieras pour ceux qui n'en ont pas.»
L’heure avançait. Un juré s’étant exclamé : «Je voudrais bien manger tout de même, je n'ai rien dans le cornet», il fut rappelé à l’ordre par le président Gravet. Enfin, autour de minuit, le jury ayant délibéré, le verdict tombait. Les trois hommes étaient acquittés...

15 août 1911 : Émile Michel-Lecacheur de retour à Ay.
Le 14 août, pour la dernière audience du procès des vignerons champenois, il y avait foule au palais de justice. La population de Douai était toute acquise dorénavant à la cause des vignerons.
Me Delassus demandait l'acquittement d’Émile R. Il n'y a rien, dans le dossier, contre lui, notait-il. Personne ne l'avait vu à Ay. De ses clients, Me Paul Marchandeau parlait comme d’«égarés d'un jour déjà frappés par quatre mois de détention et d'angoisses». Me Théry présentait Albert C., Émile B., Eugène L. et François R. comme «des petits, des humbles, des malheureux qui ont subi l'entraînement des meneurs». Lucienne R., qui, aux dires de Me Gheerbrandt, avait été «emportée par le courant de l’émeute», pleurait en écoutant son avocat. Me Dupont-Nouvion martelait : «Ce qu'il faut flétrir ici, c'est la fraude, c'est le vol». Me Mennesson-Dupont, qui défendait Georges B., Léon M., Pierre E. et Élie P., s’adressait aux jurés en ces termes : «Si vous trouvez que la misère noire a fait perdre à ces malheureux le sens commun, vous direz qu'ils ne sont pas coupables.» Et Me Mennesson-Dupont assenait : «Il y en a cinq mille qui se sont révoltés; vous n'en avez ici que trente-cinq; ceux-ci ne paieront pas pour tous.»
Le défenseur de Michel-Lecacheur, Me Félicien Paris, avait pris le parti d’attaquer. Après avoir rappelé que l'action de Michel-Lecacheur avait toujours été un appel au calme, il chargeait Émile Moreau, qui était le véritable instigateur de l'émeute à ses yeux. Émile Moreau, certifiait-il, était de mêche avec les trois aventuriers qu’étaient Géo Fourny, Marc Fourny et Bled. Me Paris donnait lecture d'un appel à la désobéissance militaire ainsi que de multiples excitations à l'émeute parus dans L'Observateur. Il qualifiait de scandaleux le non-lieu dont avait bénéficié Géo Fourny. «À défaut de ces coupables, affirmait-il aux jurés, on vous livre Lecacheur.»
À minuit vingt-cinq, après deux heures vingt de délibération, le jury rendait un verdict négatif en faveur de vingt-sept accusés. Michel-Lecacheur était du nombre. «Ce sont les gueules noires qui ont acquitté votre grand-père», aimera dire plus tard Julia Michel-Lecacheur à ses petits-enfants3.
Les six autres accusés étaient condamnés à des peines variant de quatre ans à un mois de prison.
Pour pillage et dévastation, Léon-Clément M., dit Brice, était condamné à quatre ans de prison, Auguste G. à trois ans, Auguste J. à trois ans également, Henri C. à deux ans. Jugeant correctionnellement, la cour condamnait Gaston-Louis L. à quatre mois de prison pour rébellion et Lucienne R. à un mois pour outrage à l'armée. À leur sortie du tribunal, les accusés acquittés, dont le président venait de prononcer la mise en liberté immédiate, étaient fêtés par les ouvriers mineurs de Douai encore debout à cette heure-là.
Le 15 août au soir, Émile Michel-Lecacheur était de retour au pays, où une foule considérable l’avait attendu toute la journée. Mais il avait besoin de repos. Désireux d'éviter le bruit autour de lui, il arriva en gare d'Ay par un train de nuit, descendit à contre-voie et s'engagea à travers champs pour regagner son domicile. «Du bruit, il n'y en a eu que trop déjà, confiait-il au correspondant du Journal à Reims. Il nous faut maintenant à tous du calme, du recueillement, si nous voulons poursuivre avec fruit l'œuvre à laquelle nous nous sommes attachés et qui a failli sombrer dans la tourmente. Cette œuvre de répression de la fraude, nous allons la continuer avec d'autant plus de persévérance et d'énergie que les fraudeurs sont maintenant condamnés par l'opinion publique, enfin éclairés par les débats de notre procès. Nous aurons souffert, mais au moins cela aura servi à quelque chose.»

Epilogue. Tandis qu'au début de l'été 1911 Jules Pams, ministre de l'Agriculture, déposait sur le bureau de la Chambre des députés son projet de loi visant à faire en sorte que les délimitations ne soient plus le fait d’un texte réglementaire et qu’il reviendrait dorénavant aux tribunaux civils de trancher en cas de litige, au Sénat, faisant preuve d'un bel optimisme, Eugène Rambourgt émettait le vœu que la question soit réglée avant les vendanges. Elle le sera… avant celles de 1919! Par la suite, les tribunaux reconnaîtront aux communes viticoles de l’Aube le droit de revendiquer l'appellation «Champagne» pour leurs vins, mais pas à toutes cependant. D’autres problèmes se poseront. Si bien qu’il faudra attendre l'arbitrage de celui qu’on appellera «le pape des vins», Édouard Barthe, président de la Commission des boissons à la Chambre des députés, et la loi du 22 juillet 1927 pour que la Champagne délimitée le devienne à la satisfaction de tous.

Extraits de 1911 en Champagne, chronique d'une révolution de Dominique Fradet. © Éditions Fradet, 2011. Tous droits réservés.

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Les sabotages des maisons Dufaut (Pierry)
et Darras (Épernay)  aux assises du Nord.
Les accusés étaient au nombre de cinq.
En bas, à gauche : les accusés écoutant, debout, l’acte d’accusation. En bas,
à droite : Henri R., de Moussy,
pendant son interrogatoire.
(L’Excelsior du 9 août 1911.)




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Le procès des vignerons à Douai.
Parmi les accusés : Émile
Michel-Lecacheur (croix blanche)
et Lucienne R. (croix noire).