Éditions Fradet
Reims


Dernière mise à jour :
14/5/2018
 

  Dominique fradet - La Montagne Kurde
La Montagne Kurde

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Cheikh Ibrahim
par Dominique Fradet


   Dans les montagnes kurdes, les confréries religieuses, en particulier la Naqchbandia, fondée à Boukhara au XIVe siècle par Beha ed Din Naqchband, étaient très populaires. Partout, sauf, du moins jusque dans les années 1930, dans le Kurd Dagh, traditionnellement peu pratiquant, où on évoquait simplement la présence d’un cheikh Qadri à Meydanki, d’un cheikh Rifai, Avdelhannan, de Bablout, qui réunissait autour de lui une centaine de disciples, et celle d’un naqchbandi de Damas, un certain Cheikh Ahmed Lameh, qui venait quêter de temps à autre dans la région d’Azaz.
    C’est, se souvenaient les plus anciens, vers la fin de l’année 1930 que le cheikh Ibrahim, un naqchbandi, fit son apparition dans le Kurd Dagh, dispensant la bonne parole à des adeptes toujours plus nombreux, bientôt connus sous le nom de mourouds. Certains aghas, qui pensaient pouvoir utiliser le saint homme à leur profit, lui firent bon accueil. Cheikh Ismaïl Zadé par exemple. Seydo Diko lui-même voyait en lui un allié dans sa lutte contre les Français.
    En réalité Cheikh Ibrahim et ses lieutenants, Hanifé, un paysan que son chef avait élevé à la dignité de cheikh, et Ali Ghaleb, un ancien charbonnier, s’appuyaient sur les paysans endettés ou dépouillés de leurs terres, sur tous ceux en somme qui rendaient les aghas responsables de leur misère. Ils avaient aussi rallié à leur cause un bandit, Rachid Ibo, qui avait pris la fuite dans la montagne après un meurtre. Les préoccupations d’ordre religieux étaient maintenant passées au second plan.
    Les aghas ne comprirent pas tout de suite le danger que représentait pour eux le mouroudisme et, lorsqu’ils le comprirent, il était trop tard. Du moins commençaient-ils à en savoir plus long sur la personne de Cheikh Ibrahim. De son vrai nom Ibrahim Khalil Soukoghlou, l’homme était originaire de la région d’Izmit, en Turquie. Il avait servi dans l’armée ottomane durant la Première Guerre mondiale. Il s’était fixé en Syrie en 1925. Au terme d’une formation qu’il avait reçue de plusieurs cheikhs appartenant à différentes confréries, il avait obtenu une licence d’enseigner (idjaza). Cependant, impliqué dans une affaire d’escroquerie, il avait été jeté en prison, puis expulsé de Syrie. Il se serait alors établi aux environs d’Islahiyé, s’efforçant de recruter des disciples dans les villages kurdes de la région, chose qui déplut aux autorités turques, si bien qu’il dut repasser la frontière en 1930, séjourna un temps à Damas, parvenant à se faire délivrer une carte d’identité syrienne, et atterrit finalement dans le Kurd Dagh.
    Les Turcs se méfiaient d’Ibrahim Khalil. Ils virent cependant le parti qu’ils pouvaient tirer de sa présence dans le Kurd Dagh et de l’agitation qui en découlait. La région en effet ne les laissait pas indifférents. Elle occupait pour eux une position stratégique du fait notamment des trains qui transitaient par là en direction de Mossoul.
    Plus tard on acquit la certitude que Cheikh Ibrahim travaillait pour les services secrets turcs depuis les années 1935-1936 au moins. Un document saisi à Alep en juin 1940 chez Ahmad Saydawi, un ami d’Ibrahim Khalil, devait en fournir la preuve. Il s’agissait d’une copie d’une lettre confidentielle de la Sûreté générale turque au tribunal de Biredjik datée du 14 juin 1939.
    Les Turcs jouaient en réalité sur tous les tableaux puisqu’en 1936 ils offrirent des armes et de l’argent aux aghas du Kurd Dagh par le canal de Seydo Diko.

    En 1936, les accrochages se multiplièrent, souvent sanglants, entre les mourouds et les anti-mourouds. Rachid Ibo semait la terreur dans la région de Bélilako dont il était originaire. Les aghas tentèrent bien, pour une fois et de façon toute provisoire, de laisser de côté ce qui les divisait pour se réunir autour de Kor Rachid et de Fayq agha. Sans grand succès.
    L’année suivante, Rachid Ibo, Cheikh Hanifé et Ali Ghaleb furent arrêtés. Ils seront relâchés en avril 1938 après un semblant de procès. Bien qu’il fût sous le coup d’un arrêté d’expulsion, Ibrahim Khalil allait et venait comme bon lui semblait, à Homs, Damas, Alep, où on pouvait le voir en compagnie de chefs arabes nationalistes, tandis que, dans le Kurd Dagh, les mourouds sévissaient comme jamais, taxant les villages qui leur étaient hostiles, confisquant les biens des aghas, éliminant leurs ennemis.
    En octobre 1938, on retrouvait Ibrahim Khalil dans le Kurd Dagh, où il ne se déplaçait jamais sans une imposante escorte en armes. Il rendait lui-même la justice, procédait à des attributions de terres. Cette année-là cependant, inculpé par les Turcs du viol de sa belle-sœur, il fut arrêté et... relâché aussitôt.

    On parlait encore dans la montagne Kurde du combat terrible qui avait eu lieu un vendredi à Nabi Houri. Les mourouds se rendaient à la mosquée quand ils furent attaqués par Seydo Diko et ses hommes. Évidemment ils devaient contre-attaquer peu de temps après. A voir les impacts de balles que présentait encore la porte de la maison où s’était retranché Seydo Diko dans son village de Kassem, les mourouds n’y avaient pas été de main morte. Mais le chef des Amkan avait réussi à les repousser.

    Accusé de «fondation de secte et activité naqchbandie dans le kaza d’Islahiyé depuis 1930», Ibrahim Khalil fut arrêté une nouvelle fois par les Turcs le 4 décembre 1939, jugé le 14 mars suivant et... acquitté.
    Le Kurd Dagh connut alors un regain d’agitation, les Turcs profitant des revers français face aux Allemands pour y susciter de nouveaux soulèvements. Ibrahim Khalil, lui, trouva refuge en Turquie après avoir abattu à Alep un gendarme qui avait eu le tort de le reconnaître. En juillet 1940, il était signalé à la frontière à la tête d’une bande dont faisait partie Rachid Ibo. Le 15 janvier suivant, il attaquait la gare de Meydan Ekbès, puis, dans la nuit du 26 au 27, le village de Mémanli. Les Français réagirent enfin, envoyèrent des troupes tandis que les Turcs, préoccupés par l’évolution de la situation dans les Balkans, préféraient se désintéresser du Kurd Dagh. Quant à Cheikh Ibrahim, on n’entendit plus jamais parler de lui.

 
    D'après La Montagne Kurde, © éd. Fradet, 2006. Tous droits  réservés.

    Sources
    Famille Diko à l'auteur, Kassem, 16 juillet 1999.
    Roger Lescot, Le Kurd Dagh et le mouvement mouroud, Novembre 1940.



 

 

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