Éditions Fradet
Reims


Dernière mise à jour :
26/4/2018
 

  Dominique fradet - La Montagne Kurde
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La frontière
par Dominique Fradet


    Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les Biyan et les Cheikhan avaient vu leurs territoires coupés au nord par la nouvelle frontière turco-syrienne. En même temps, soucieux de conserver toutes les ressources du pays, le gouvernement turc interdisait les exportations. Le blé, le bétail, l’or ne pouvaient plus sortir de Turquie. Dans l’autre sens, les produits d’importation étaient soumis à des droits de douane prohibitifs. Ce qui eut pour effet immédiat d’alimenter une contrebande active. Des petits postes de cavalerie furent positionnés par les autorités kémalistes tout au long de la frontière. Les consignes étaient formelles : faire feu sur tout individu surpris à passer d’un pays à l’autre sans s’être fait reconnaître. La contrebande ne cessa pas pour autant.
    Pour les bandits en tous genres, qu’il s’agisse  de Mohadjir Hussein, d’Omar ben Sélim, de Tcholak Véli, de Ramo et autres qui infestaient la région à la fin des années vingt, la frontière était une aubaine. Et ils savaient en jouer. En cas de coup dur notamment. Lorsqu’en mars 1928, par exemple, l’officier du service de renseignements de Kirikhan apprit que la bande de Tcholak Véli avait franchi la frontière pour venir opérer dans le Kurd Dagh, il était parti à sa recherche avec trois pelotons dans la région de Rajo et avait retrouvé sa trace du côté d’Adamanli, à 7 kilomètres au sud de Meydan Ekbès. Tout portait à croire que cette bande – une trentaine d’hommes, disait-on – avait pour objectif de s’emparer du poste de gendarmerie de Yéni Koy, à 8 kilomètres au nord-ouest d’El Hamman. Toutes les dispositions furent prises par les éléments de police du sandjak d’Alexandrette pour la recevoir et empêcher son retour en territoire turc. Quelques jours plus tard, on apprenait que la bande de Tcholak Véli avait repassé la frontière.
    Parfois, cependant, les choses tournaient mal pour les bandits. En septembre 1927, Omar ben Sélim, grièvement blessé au cours d’un engagement avec des partisans turcs, avait réussi à repasser la frontière pour rentrer en Syrie, mais, arrêté aussitôt, dirigé sur Alep, il succombait à ses blessures. Deux mois plus tard, on signalait que la bande de Ramo avait enlevé deux enfants en Turquie, qu’elle les aurait cachés aux environs de Meydan Ekbès et qu’elle demandait une rançon de 800 livres-or. La bande fut accrochée dans le Letche par des partisans des Français, Ramo y perdit la vie et les enfants furent délivrés. Le reste de la bande parvint à s’enfuir et à regagner la Turquie.

    Fin 1928, les services de renseignements français notèrent qu’une active propagande était menée dans le sandjak d’Alexandrette en faveur de l’adoption des caractères d’écriture latins. A l’instar de ce qui se passait en Turquie où les journaux étaient imprimés en caractères latins depuis le 1er décembre. Des brochures, affiches et méthodes d’enseignement venant du nord étaient diffusées au sein de la population turcophone. À Antioche, Kirikhan, Rihaniyé, des cours d’alphabétisation étaient dispensés aux adultes par des instituteurs bénévoles.
    Chose plus inquiétante, une active propagande était menée à la frontière, tendant à faire croire à la possibilité d’«événements graves» à la faveur desquels la Turquie pourrait réoccuper les régions syriennes sur lesquelles elle prétendait avoir des droits, à savoir le sandjak d’Alexandrette et la zone kurde de Haute Djezireh. Des lettres et des tracts, dont l’origine turque paraissait établie, incitaient les Syriens à se révolter contre les occupants. La trace d’agents opérant dans ce sens avait été relevée en divers points du territoire. Le bruit courait aussi dans le Kurd Dagh que des bandes destinées à opérer en Syrie étaient en cours de formation à Antep et à Osmaniyé. Une trentaine de prisonniers qui étaient écroués à Osmaniyé auraient même été remis en liberté à la condition d’entrer dans ces bandes.

    Les Turcs avaient d’autres griefs à l’encontre des Français. Dans les années 1930, en effet, nombreux étaient leurs ressortissants kurdes qui, fuyant la Turquie kémaliste, avaient trouvé refuge en Syrie.
    Les Kurdes jouissaient alors en Syrie d’une certaine liberté d’expression. Certains notables en exil, appartenant généralement à la haute bourgeoisie ou à la féodalité traditionnelle, avaient coutume de se réunir chez Ali agha Zilfo, dans le quartier kurde de Damas. Parmi eux, l’émir Djeladet Bedir Khan – «un grand homme à la minuscule barbiche», écrira plus tard Noureddine Zaza dans Ma vie de Kurde – travaillait depuis de longues années déjà à la mise au point d’un alphabet kurde en caractères latins. Avec son frère cadet Kamuran, il avait créé une revue, Hawar («L’Alarme») qui devait faire paraître 57 numéros entre 1932 et 1943. On y trouvait – en kurde comme en français – des notes sur l’alphabet kurde, des poésies à l’usage des enfants, des chansons, des contes populaires, etc. De nombreux lettrés, des chefs de tribu comme Hadjo agha – «un grand homme au teint clair et aux yeux bleus, aux gestes mesurés et imposants» –, Moustafa Chahîne et Evdirrahman Faouzi étaient de l’entreprise. Deux Français s’étaient joints à eux : Pierre Rondot, puis Roger Lescot. Deux noms qui suscitaient toujours respect et admiration dans le Kurd Dagh. Certains se souvenaient bien de Roger Lescot et de sa prestance à cheval. C’était un excellent cavalier, disait-on. Licencié ès lettres, diplômé des Langues orientales, il avait vingt-deux ans quand il était arrivé en Syrie, affecté en 1936 à l’Institut français de Damas. Un chercheur. Un homme de terrain. Il recueillera en pays kurde quantité de contes, de proverbes, d’énigmes, entreprendra de coucher sur le papier une version de Meme Alan, une grande épopée, un chef-d’œuvre de la tradition orale qu’on se transmettait de génération en génération avec plus ou moins de variantes. Il travaillera également avec Djeladet Bedir Khan à la mise au point d’une grammaire kurde.

    Cependant le sort du sandjak d’Alexandrette continuait d’agiter les esprits, la Turquie faisant valoir qu’il devait lui revenir ou du moins bénéficier d’un statut particulier, les Syriens estimant au contraire que le sandjak faisait partie intégrante de leur pays. Quoiqu’il en soit, un vote devant avoir lieu dans le courant de 1938 qui aurait une importance décisive pour l’avenir de la région, on entreprit d’enregistrer les électeurs. Les chiffres ne donnaient pas aux Turcs la majorité qu’ils revendiquaient. À Ankara, on prétendait qu’un grand nombre d’anti-kémalistes réfugiés dans la région s’étaient fait recenser avec les communautés non-turques. L’enregistrement fut suspendu. C’est alors, selon les Syriens, que des troupes turques auraient fait mouvement dans le sandjak avec l’accord de la France. L’enregistrement ayant repris, il donnait maintenant une majorité confortable aux Turcs. Et le vote qui s’en suivit fut logiquement en leur faveur. En juin 1939, le sandjak d’Alexandrette était intégré à la Turquie pour y devenir la province d’Hatay. À la grande fureur des Syriens qui soixante ans plus tard en faisaient encore grief – non sans raison – à la France et n’avaient toujours pas entériné la chose, la télévision nationale prenant bien soin d’inclure le territoire en question dans le champ de ses prévisions météorologiques pour le lendemain. Pour le plus grand désagrément aussi des Cheikhan dont la terre se trouvait une nouvelle fois coupée en deux par une frontière, du côté ouest cette fois.

    En réalité, déjà à cette époque, les entités tribales avaient perdu ici beaucoup de leur sens. Dans un rapport intitulé Le Kurd Dagh et le mouvement mouroud qu’il rédigea en 1940, Roger Lescot faisait cette analyse : «On est frappé par l’extrême relâchement des liens tribaux dans les sociétés du Kurd Dagh. Il y a à peine un siècle, des groupements comme ceux des Biyan et des Cheikhan conservaient l’un et l’autre assez de cohésion et de vitalité pour s’affronter dans des guerres. Ils sont actuellement en pleine décadence. Aucune solidarité ne subsiste parmi les individus qui les composent. Ceux-ci ont cessé d’être «gens de tribu» pour devenir de simples paysans, attachés uniquement aux champs qu’ils cultivent...» Le temps des aghas était plus ou moins révolu : «Les soi-disants aghas du Kurd Dagh, disait encore Roger Lescot, ne peuvent compter sur la fidélité de leurs villageois; ils n’ont de prestige qu’en raison de leur fortune et ne sont obéis que sur les terres qui leur appartiennent ou qui sont hypothéquées à leur profit

    Extraits de  La Montagne Kurde, © éd. Fradet. 



 

 

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