Éditions Fradet
Reims


Dernière mise à jour :
28/4/2018
 

  Dominique fradet - La Montagne Kurde
La Montagne Kurde

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Mihamad Hemo
par Dominique Fradet


    Nombreuses sont au Proche-Orient les villes dont un quartier ou une banlieue porte le nom d’Achrafiyé en commémoration de la victoire d’Al-Ashraf Khalil bin Qalawun sur les Croisés. A Beyrouth par exemple, il s'agit d'un quartier huppé. À Alep, le quartier du même nom n’a, quant lui, rien de huppé, rien de branché. Y vivent majoritairement des Kurdes, originaires pour la plupart de la montagne Kurde – un ballet incessant de minibus assurant la liaison avec Afrine et les bourgades environnantes –, des Kurdes au revenu souvent modeste, les plus fortunés préférant généralement habiter un quartier plus huppé précisément.
    «À Achrafiyé, me dit-on, il existe une librairie kurde. La librairie Bedir Khan. Près du château d’eau. Son gérant, Mihamad Hemo, est un passionné de culture kurde.»
    Né en 1961 à Chîtka, un village situé à une vingtaine de kilomètres d'Afrine, Mihamad était le sixième enfant d’une famille qui en comptait onze.
    «J’avais 5 ou 6 ans, se souvenait-il, quand, un jour, mon père et moi avons rendu visite à des amis arabes. J’avais envie de parler avec les enfants. Mais ils parlaient en arabe. Ils ne savaient pas le kurde. J’ai demandé à mon père :
    — Pourquoi les enfants arabes ne parlent-ils pas le kurde?
    «Mon père m’a répondu :
    ­— Il faut parler en arabe puisque tu es leur hôte.
    «Quelques mois plus tard, les enfants arabes sont venus chez nous, dans notre village, à Chîtka. Je suis allé au-devant d’eux et j’ai commencé à leur parler en kurde. Mais ils ne comprenaient pas le kurde. Alors je leur ai dit :
    — Pourquoi ne parlez-vous pas le kurde avec moi puisque je suis kurde?
    «Mais mon père m’a pris à part :
   
— Le gouvernement en Syrie est arabe. Alors il faut parler en arabe.
    — Pourquoi devrais-je parler en arabe? lui ai-je répondu. Moi je suis kurde et je veux parler le kurde!»
    «Quand j’ai eu 17 ans, poursuivit Mihamad, je me suis procuré mon premier alphabet kurde, celui d’Osman Sebrî. C’était un petit livre. Je l’ai montré aux gens de mon village. C’était la première fois qu’ils voyaient un alphabet kurde. Je leur en faisais la lecture. Ils étaient très émus. Mais certains avaient peur. Peur de la police. Quelques-uns ont appris l’alphabet, même s’ils n’en avaient guère l’usage puisqu’à cette époque il n’existait pratiquement pas de livres en kurde.
    «En 1987, j’avais écrit une petite pièce de théâtre qui s’appelait Ala Azadî (L’Étendard de la Liberté). Quand nous avons voulu la jouer, le jour de Newroz, à Marate, des policiers armés de fusils ont entouré la scène et nous en ont empêchés. Il y a eu des blessés. Et moi, j’ai été arrêté. On m’a gardé trois jours. Les policiers me répétaient :
    — Pourquoi as-tu fait cela ?
    «Et chaque fois je répondais :
    — Parce que nous sommes kurdes!»
    C’est en 1993 que Mihamad avait eu l’idée d’ouvrir une librairie kurde à Achrafiyé, le problème étant tout de même qu’il n’avait pas obtenu la licence indispensable pour cela. Si bien que, périodiquement, la police opérait une descente, faisant main basse sur ses livres. On l’obligeait à fermer sa boutique pour un temps. Jusqu’à ce 14 juillet 1995... Ce jour-là, Mihamad fut arrêté, transféré à Damas, jeté en prison, dans la section Palestine. Il y passera 195 jours. Sous terre. Dans le noir. Plus qu’à l’étroit dans la cellule exiguë qu’il partageait avec ses compagnons d’infortune. «Celui qui parvenait à s’allonger au sol pour dormir, c’était le roi!», me disait Mihamad dans une formulation bien à lui.
    En attendant, ses clients se lamentaient : «Où est passé Mihamad? Nous sommes comme des poissons et il était notre eau. C’est comme si on nous avait retiré notre eau.»
    Mihamad réapparut l’année suivante et... reprit son activité : «Nous sommes têtus, nous, les Kurdes! Rien n’y fait.» La prison? «Nous y sommes habitués, parce que, d’une certaine façon, pour nous, la Syrie est une immense prison.»
    «Avant mon arrestation, ajouta Mihamad, nombreux étaient ceux qui ne mettaient jamais les pieds chez moi parce que, pensaient-ils, pour pouvoir vendre des livres en kurde, j’avais nécessairement des relations dans la police. Quand on m’a arrêté, ces gens-là ont commencé à me faire confiance et par la suite ils sont venus acheter des livres chez moi.»
    En août 1999, Mihamad espérait encore obtenir un jour sa licence d’exploitation.

    D'après  La Montagne Kurde, © éd. Fradet, 2006. Tous droits réservés.



 

 

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Mihamad Hemo