Éditions Fradet
Reims


Dernière mise à jour :
26/4/2018
 

  Dominique fradet - La Montagne Kurde
La Montagne Kurde

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Nazlié
par Dominique Fradet


    Ce soir-là, Hussein venait de raconter comment jadis, étant jeune, il avait tué trois ours. La dernière fois, c’était pour se défendre. L’ours l’avait attaqué. Il l’avait tué avec son couteau. Il y avait là, assis autour du poêle à bois, Fahima, sa femme, Fatima, sa fille, et un cousin. Hussein passait maintenant à un autre sujet. N’avait-il pas reçu il y a quelque temps un courrier de Turquie dans lequel sa cousine Nazlié lui déclarait qu’elle avait une fille en âge de se marier? Pouvait-on envisager de la marier à un de ses fils, Haydar ou Ahmed? Pouvait-il lui envoyer des photos d’eux? Hussein avait envoyé les photos. Et la réponse était arrivée un peu plus tard. Après avoir vu les photos, la fille avait dit à sa mère que oui, elle était d’accord pour se marier avec l’un ou avec l’autre... La chose d’ailleurs ne s’était pas faite. Entre-temps Haydar s’était fiancé avec une autre cousine. Quant à Ahmed, il n’avait d’yeux que pour sa cousine Ayché.

    Nazlié... Jadis Hussein en avait été très amoureux. «Nous avions déjà célébré nos fiançailles, commença-t-il sous l’œil attendri de Fahima, et j’avais demandé à mon père d’organiser le mariage au plus tôt. Mais il m’avait répondu qu’on devait attendre d’avoir rentré le blé. Or voici qu’un homme – un Kurde venu de Turquie* – s’était présenté chez les parents de la fille, à Démili, pour demander Nazlié en mariage. On lui répondit qu’elle était déjà fiancée. Mais sa famille avait insisté auprès des parents. Leurs terres, firent-ils valoir, étaient voisines de celles qu’ils avaient, eux, de l’autre côté de la frontière. L’eau qui les irriguait venait de chez eux, en Turquie, et, s’ils ne donnaient pas la fille, ils leur couperaient l’eau...
    Ayant appris la chose, mon oncle Haydar s’en mêla. Finalement les Turcs nous firent savoir qu’ils renonçaient à leur projet. Un peu plus tard cependant, comme mes parents et moi rentrions d’Alep où nous avions été faire des achats en vue du mariage, j’appris en route que ma fiancée s’était mariée la veille avec l’autre... Des gens de Démoli me rapportèrent que Nazlié ne voulait pas suivre les Turcs, qu’elle refusait de monter sur le cheval, que, lorsqu’on parvenait à la hisser de force sur l’animal, elle se laissait tomber. Jusqu’à ce qu’enfin on réussisse à la maintenir en selle.

    Alors j’ai pris mon fusil de chasse – un fusil que nous avait donné l’armée française – et des munitions en grand nombre. J’ai marché vers le nord, passant la frontière. Mais le Turc n’était pas chez lui. Nazlié et lui se trouvaient pour un mois à Antakya, me dit-on.

    J’ai décidé d’attendre le retour du Turc dans une petite grotte, non loin de son village. Les jours passèrent. Il se mit à neiger et il n’y eut bientôt plus d’animaux à chasser. Je n’avais pratiquement plus rien à manger. Un jour enfin un berger m’apprit que l’homme était rentré la veille. Et quand, intrigué, il me demanda ce que je lui voulais, je prétextai que j’étais venu pour féliciter les jeunes mariés.

    Le soir, j’arrivai devant la maison du Turc. Il n’y avait pas de lumière. J’ai pensé qu’ils étaient endormis. J’ai escaladé le mur. Arrivé devant la porte, j’ai tendu l’oreille. Rien. J’ai frappé. Une fois. Deux fois. Pas de réponse. Alors j’ai fait sauter la serrure avec mon fusil. Mais il n’y avait personne à l’intérieur. J’étais comme terrassé. Et, comme le coup de fusil avait alerté les voisins, j’ai quitté les lieux en toute hâte pour retourner dans ma grotte.

    Le lendemain matin, j’arrêtais un villageois et, comme il ne voulait pas me dire où était parti le Turc, je menaçais de le tuer s’il ne parlait pas. «Il est reparti hier soir pour Antakya», finit-il par avouer.
    En réalité le Turc avait appris que quelqu’un voulait le féliciter... Le berger que j’avais rencontré la veille le lui avait dit et la description qu’il avait donnée de moi ne l’avait pas rassuré. Du coup il était reparti sur le champ pour Antakya, emmenant avec lui Nazlié qui, elle, ignorait tout des raisons de ce départ précipité.
    Les jours passèrent et j’étais toujours dans ma grotte quand, un soir, j’ai cru voir arriver comme un spectre. C’était mon cousin Hanoun. «Ta mère est très malade.», m’annonça-t-il. Mon père avait bien tenté de la rassurer, lui disant que son fils était très brave et que personne ne pouvait le tuer. Mais elle avait peur pour moi. Finalement j’acceptai de rentrer chez moi. À cause de ma mère. «Merci, mon Dieu, il est revenu.», s’écria-t-elle en me voyant. Et elle recouvra la santé.

    Un peu plus tard, le Turc est venu à Hadj Khalil en pleine nuit, dans le plus grand secret, pour récupérer l’argent qu’il avait prêté à quelqu’un d’ici. Ce dont je fus avisé aussitôt. Alors je me suis levé en toute hâte. J’ai pris mon fusil. Mais le Turc avait déjà quitté le village. Je suis parti à sa poursuite, à cheval. À un moment je l’ai aperçu au loin. À la frontière, un gendarme m’a fait signe de m’arrêter, mais, comme il connaissait ma famille, il m’a autorisé à continuer ma route. Hélas! le Turc avait disparu...»


    Sa fiancée lui avait été ravie. Hussein avait bien cru qu’il ne s’en consolerait jamais. C’était sans compter avec le temps qui arrange bien des choses et... Fahima qu’il devait épouser par la suite.
 
    Extraits de 
La Montagne Kurde, © éd. Fradet. 



 

 

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Hussein